Pourtant, l’histoire politique congolaise montre exactement le contraire. Depuis l’indépendance, chaque grande Constitution est née d’une crise majeure, d’une guerre, d’un changement de régime ou d’une transformation géopolitique profonde. La Loi fondamentale de 1960 accompagnait l’indépendance. La Constitution de Luluabourg de 1964 répondait aux sécessions et aux rébellions postcoloniales. Celle de 1967 fut construite après l’arrivée de Mobutu afin de restaurer l’autorité centrale. La Constitution de 1974 consolida le système du parti unique. Les textes des années 1990 accompagnèrent l’effondrement du régime Mobutu et l’ouverture démocratique. Le décret-loi constitutionnel de 1997 suivit l’arrivée de Laurent-Désiré Kabila après la guerre de l’AFDL. Puis vinrent Sun City, la transition de 2003 et enfin la Constitution de 2006.
Cette dernière n’est donc pas sortie du néant. Elle est le produit direct d’un contexte de guerre, de partage du pouvoir et de compromis régionaux imposés dans un Congo militairement affaibli. C’est cette réalité que beaucoup refusent aujourd’hui de regarder honnêtement.
Une Constitution construite pour gérer l’après-guerre
La Constitution de 2006 n’a jamais été conçue pour bâtir une grande puissance africaine stable, souveraine et développée. Elle fut avant tout une Constitution de sortie de crise. Son objectif principal était de stabiliser un pays détruit par plusieurs guerres, fragmenté politiquement et soumis à d’importantes influences étrangères. À Sun City, il ne s’agissait pas uniquement de patriotes congolais discutant calmement de l’avenir du pays. Autour de la RDC gravitaient déjà des intérêts régionaux et internationaux majeurs liés aux minerais stratégiques du Congo. Le Rwanda, l’Ouganda et plusieurs réseaux internationaux ne se sont pas retrouvés par hasard au cœur des circuits du coltan, de l’or ou du cobalt. Ce système est le résultat d’un ordre régional construit pendant et après les guerres du Congo.
Pendant des années, la RDC a été pensée davantage comme un espace économique à exploiter que comme une puissance souveraine à renforcer. D’autres décidaient qui exploite les minerais, qui sécurise certaines zones, qui contrôle les circuits commerciaux et parfois même qui gouverne réellement certaines parties du territoire. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre certaines dispositions constitutionnelles sensibles. L’article 217, par exemple, évoque explicitement la possibilité d’un « abandon partiel de souveraineté » dans le cadre de certains accords de communauté ou d’intégration africaine. Peut-être que cette disposition paraissait logique dans le contexte régional de l’époque. Mais après plus de vingt ans de conflits armés, de rébellions soutenues depuis l’extérieur et de trafics miniers documentés dans l’Est du pays, il est légitime que les Congolais s’interrogent sur les limites et les implications concrètes de certaines formulations touchant à la souveraineté nationale.
Le vrai débat n’est pas le probable troisième mandat
Réduire le débat constitutionnel à la seule question du “troisième mandat” relève soit d’une profonde paresse intellectuelle, soit d’une stratégie politique destinée à empêcher toute réflexion sérieuse sur l’avenir du pays. Le débat actuel dépasse largement Félix Tshisekedi. Il ne s’agit pas uniquement de savoir qui dirigera demain. Il s’agit surtout de déterminer si le Congo doit continuer à fonctionner avec un système institutionnel construit dans un contexte de guerre et d’influences étrangères massives, ou s’il doit enfin bâtir une République pensée pour la stabilité, la souveraineté économique et la puissance stratégique.
Car la vérité est que le système actuel produit davantage de conflits que de stabilité. La décentralisation reste profondément ambiguë. Le Gouverneur est élu localement, investi par ordonnance présidentielle, présenté comme représentant du Chef de l’État, mais peut être renversé à tout moment par une Assemblée provinciale parfois dominée par une majorité différente. Résultat : crises institutionnelles permanentes, paralysie administrative, conflits judiciaires et instabilité chronique dans plusieurs provinces. Le découpage territorial lui-même a parfois créé des provinces sans réelle viabilité économique. Beaucoup dépendent presque exclusivement des rétrocessions du pouvoir central. Dans le même temps, le coût des institutions explose. Multiplication des ministères, prolifération des agences, inflation des cabinets politiques, accumulation des conseillers et cumul des fonctions pèsent lourdement sur les finances publiques. Comment construire un État fort avec un appareil institutionnel aussi coûteux et aussi peu cohérent ?
Refonder la République plutôt que gérer les crises
Le débat constitutionnel devrait donc porter sur des questions concrètes : comment construire un État plus efficace ? Comment stabiliser durablement les provinces ? Comment réduire le train de vie des institutions ? Comment moderniser l’administration publique ? Comment renforcer réellement la souveraineté économique du Congo dans un monde dominé par les minerais critiques et les nouvelles batailles géopolitiques ? Une nouvelle Constitution ne devrait pas servir un homme ou un parti politique. Elle devrait servir une nouvelle vision du Congo. Elle devrait permettre un État central plus cohérent, une décentralisation clarifiée, des provinces viables, une fiscalité simplifiée et une meilleure discipline budgétaire. Elle pourrait également encadrer plus strictement le nombre de ministres, limiter les agences publiques, interdire certains cumuls de fonctions et renforcer les mécanismes de contrôle des finances publiques.
L’opposition aurait d’ailleurs intérêt à participer pleinement à ce débat au lieu de se limiter à des slogans émotionnels. Refuser la discussion ne bloque jamais l’histoire. Cela laisse simplement les autres écrire seuls les règles de la future République. Le plus ironique dans tout cela est que certains parlent aujourd’hui comme si l’alternance démocratique était impossible en RDC. Pourtant, l’UDPS elle-même a passé plus de trente ans dans l’opposition avant d’accéder au pouvoir. Rien n’empêche d’autres forces politiques de faire le même travail de terrain, de structuration et de mobilisation populaire. Le Congo est en train de changer d’époque. Les équilibres géopolitiques évoluent, les intérêts internationaux autour des minerais critiques se redessinent et les grandes puissances reconfigurent leurs alliances stratégiques. Continuer à analyser le pays uniquement avec les réflexes politiques de 2006 revient à ignorer les profondes mutations en cours.
La vraie question n’est donc pas de savoir si un débat constitutionnel dérange certains acteurs politiques. La vraie question est de savoir si le Congo veut enfin devenir un État pleinement souverain et pensé pour le XXIe siècle, ou continuer éternellement à fonctionner selon les équilibres fragiles hérités de la guerre.


















