Qu’il y ait eu des violences, personne ne devrait le nier. Si des citoyens ont été agressés, si des abus ont été commis, leurs auteurs doivent être identifiés et traduits en justice. Une enquête indépendante est nécessaire pour établir les faits et les responsabilités. La violence politique n’a sa place dans aucune démocratie.
Mais je refuse que l’émotion du moment efface la mémoire collective des Congolais. Je vais même plus loin. Je crois sincèrement que les autorités pouvaient laisser les opposants se rendre devant le Palais du Peuple afin d’y déposer leur mémorandum. Un tel geste aurait probablement permis d’éviter une partie des tensions observées ce jour-là.
Je crois également que les organisateurs du sit-in avaient d’autres options. Une manifestation organisée à l’ASOSA ou dans un autre espace approprié aurait réduit les risques d’affrontement. Mieux encore, l’opposition pouvait transformer cette journée en une démonstration de force politique fondée sur la mobilisation populaire. Car au fond, le véritable enjeu d’une opposition n’est pas de provoquer un face-à-face avec la police, mais de démontrer sa capacité à mobiliser les citoyens autour d’un projet.
Malheureusement, j’ai parfois eu le sentiment que certains acteurs étaient davantage intéressés par la confrontation que par la réussite de leur propre manifestation. Chacun semblait déjà avoir préparé le récit de sa répression. Quelques heures plus tard, les images circulaient sur les réseaux sociaux, relayées par les journalistes, influenceurs et militants de chaque camp.
Cette logique est dangereuse. La politique ne peut pas devenir une compétition permanente entre victimes autoproclamées. Elle ne peut pas se résumer à la recherche de la photo la plus choquante ou de la séquence la plus virale. Lorsque l’affrontement devient plus utile politiquement que la mobilisation elle-même, la démocratie y perd.
C’est précisément pour cette raison que je considère que les nouveaux opposants au régime, parmi lesquels Jean-Marc Kabund, doivent fonder leur combat sur la vérité et uniquement sur la vérité. Ils n’ont pas besoin de déformer les faits pour convaincre les Congolais.
Ils n’ont pas besoin de prétendre que le régime actuel serait plus brutal que tout ce que notre pays a connu auparavant. Car de mémoire de combattant de l’UDPS, j’ai vu pire. J’ai vu les répressions de l’époque Mobutu. J’ai vu les violences politiques des années Kabila. J’ai vu les arrestations arbitraires, les manifestations dispersées dans le sang et les familles endeuillées pour avoir réclamé davantage de démocratie.
Et surtout, je n’ai pas oublié le 19 septembre 2016. Cette date demeure l’une des plus douloureuses dans l’histoire récente de l’UDPS. Alors que le pays traversait une crise politique majeure, le siège du parti à Limete fut attaqué puis incendié. Des combattants y ont perdu la vie dans des circonstances tragiques. Des familles ont été brisées. Des militants sont morts pour leurs convictions.
À l’époque, nous demandions vérité et justice. Nous dénoncions une violence politique qui avait franchi toutes les limites. Comment peut-on avoir vécu cela et affirmer aujourd’hui n’avoir jamais rien vu de comparable ?
La question mérite d’être posée. Je ne cherche pas à minimiser les événements récents. Je refuse simplement que l’on hiérarchise les souffrances en fonction des intérêts politiques du moment. Les victimes d’hier valent autant que celles d’aujourd’hui. Leur mémoire mérite le même respect.
Le problème de notre vie politique est souvent celui d’une mémoire sélective. On s’indigne de certaines violences tout en oubliant celles qui ne servent plus le combat du moment. On instrumentalise les drames plutôt que de les comprendre. On réécrit parfois l’histoire au lieu d’en tirer des leçons. Pourtant, le combat politique est suffisamment noble pour ne pas avoir besoin de l’exagération.
La vérité devrait être notre seule boussole. Les opposants ont le droit de critiquer le pouvoir. C’est même leur rôle. Mais ils ont aussi le devoir de rester fidèles aux faits. Car lorsqu’un opposant s’éloigne de la vérité, il affaiblit sa propre crédibilité et celle de la cause qu’il prétend défendre. Moi, de mémoire de combattant de l’UDPS, je n’ai pas oublié le 19 septembre 2016.
Je n’ai pas oublié les victimes de Mobutu.Je n’ai pas oublié les victimes de Kabila. Je n’ai pas oublié les morts des marches chrétiennes. Et c’est précisément parce que je n’ai rien oublié que je refuse aujourd’hui les raccourcis, les manipulations et les amnésies opportunistes. La République a besoin de vérité. La démocratie a besoin de mémoire. Et le Congo mérite mieux que des récits construits au gré des intérêts politiques du moment.
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Tribune : De mémoire d’un combattant de l’UDPS, je n’ai pas oublié le 19 septembre 2016
« De mémoire d’un opposant, ou d’un combattantrjn, ce que j’ai vu aujourd’hui, je ne l’ai jamais vu avant. » Cette déclaration de Jean-Marc Kabund, prononcée après les incidents survenus lors du sit-in de l’opposition à Kinshasa, a suscité de nombreuses réactions. Pour ma part, elle m’a surtout laissé un sentiment d’incompréhension.

Par Sarah K
Publié le 14 juin 2026
Modifié le 14 juin 2026 à 14h16
Lecture : 4 minutes.
Sarah K
Journaliste
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