À Kinshasa, les panneaux de l’Union européenne s’affichent désormais dans la ville. Global Gateway se raconte en images, en slogans et en promesses de partenariat. « Tozo sal’ango bien », nous le faisons bien ensemble. Le message est séduisant. Mais à force de regarder ces affiches, une question finit par s’imposer : est-ce vraiment ce que racontent les actes de l’Union européenne dans la région des Grands Lacs ?
Global Gateway : Tozo sal’ango bien té

Commençons par l’argent. En décembre 2023, l’Union européenne annonçait que l’UE et ses États membres investissaient plus de 900 millions d’euros au Rwanda dans le cadre de Global Gateway. Agriculture, villes durables, santé, industrie pharmaceutique, éducation : Kigali bénéficie d’un partenariat européen particulièrement ambitieux (EEAS, 2023).
À côté, la RDC apparaît clairement sous-financée. Un pays de plus de 100 millions d’habitants, grand comme une partie de l’Europe occidentale, confronté à un déficit colossal d’infrastructures, d’énergie et de connectivité, et détenteur de ressources stratégiques indispensables à la transition énergétique mondiale, ne bénéficie pas de la même énergie européenne que son petit voisin. Bruxelles affiche Global Gateway dans les rues de Kinshasa, mais lorsqu’on regarde la profondeur des engagements économiques construits avec Kigali, le contraste devient difficile à expliquer. Ce déséquilibre serait déjà matière à débat si le Rwanda n’était qu’un voisin de la RDC particulièrement performant dans sa diplomatie économique. Mais il y a la guerre.
L’Union européenne ne peut plus dire qu’elle ignore ce qui se passe dans l’Est du Congo. Elle a elle-même demandé au Rwanda de retirer ses forces du territoire congolais et de cesser son soutien au M23. Elle a qualifié la présence militaire rwandaise en RDC de violation du droit international et de l’intégrité territoriale congolaise. En mars 2025, elle a sanctionné des responsables des Forces rwandaises de défense ainsi que des acteurs économiques liés à l’exploitation des ressources provenant des zones de conflit. Ce ne sont donc plus seulement les accusations de Kinshasa. Ce sont aussi les constats de Bruxelles.
Et pourtant, pendant que le Congo comptait ses morts et ses déplacés, le partenariat européen avec Kigali continuait. Plus troublant encore, en novembre 2024, l’Union européenne accordait 20 millions d’euros supplémentaires à l’armée rwandaise, à travers la Facilité européenne pour la paix, afin de soutenir son déploiement au Mozambique. Les fonds étaient destinés à Cabo Delgado et non aux opérations en RDC. Mais cette précision administrative ne fait pas disparaître le malaise politique : l’Europe finançait sur un théâtre une armée dont elle dénonçait le comportement sur un autre.
C’est ici que la comparaison avec l’Ukraine devient impossible à éviter. Personne ne prétend que la guerre russo-ukrainienne et la crise RDC-Rwanda sont identiques. Mais il existe un principe qui, lui, ne devrait pas changer de continent : l’intégrité territoriale d’un État souverain ne se négocie pas. C’est d’ailleurs l’Union européenne elle-même qui l’a formulé avec une remarquable clarté : « L’intégrité territoriale n’est pas négociable, ni au Congo, ni en Ukraine. »
Alors prenons Bruxelles au mot. Lorsque la Russie invoque ses préoccupations sécuritaires pour justifier son intervention en Ukraine, l’Europe considère que ces arguments ne peuvent légitimer la violation de la souveraineté ukrainienne. Elle sanctionne Moscou, arme Kiev, finance sa résistance et mobilise des dizaines de milliards d’euros.
Lorsque Kigali invoque notamment la menace des FDLR et ses préoccupations sécuritaires pour expliquer sa politique à l’Est du Congo, l’Europe condamne, demande le retrait des forces rwandaises, adopte finalement des sanctions ciblées, mais conserve avec le Rwanda un partenariat économique et stratégique considérable. Même principe proclamé. Deux intensités de réaction. Voilà le problème que les panneaux Global Gateway installés à Kinshasa ne peuvent pas masquer.
La question n’est pas de demander à l’Union européenne d’abandonner le Rwanda, encore moins de souhaiter que les Rwandais soient privés d’investissements ou de développement. La question est beaucoup plus simple : pourquoi un partenaire européen investit-il avec autant d’énergie chez le voisin que ses propres institutions accusent de soutenir une rébellion sur le territoire congolais, tandis que la RDC elle-même reste comparativement sous-financée ?
Et pourquoi faut-il autant de communication pour convaincre les Congolais de la solidité d’un partenariat qui devrait d’abord se lire dans les actes ? Une campagne publicitaire peut montrer une route, un projet énergétique, une école ou un programme financé par l’Europe. Elle peut mettre des logos sur les panneaux de Kinshasa et répéter que « Tozo sal’ango bien ». Mais elle ne peut pas effacer les contradictions de la politique européenne dans les Grands Lacs.
Les Congolais ne demandent pas seulement combien de millions Bruxelles dépense chez eux. Ils regardent où l’Europe investit, qui elle finance, qui elle sanctionne, quand elle sanctionne et jusqu’où elle est prête à aller lorsque l’intégrité territoriale de la RDC est violée. C’est à cette lumière qu’il faut regarder les panneaux qui fleurissent aujourd’hui à Kinshasa.
Global Gateway veut raconter aux Congolais l’histoire d’un partenariat qui fonctionne. Mais pour qu’une campagne soit crédible, encore faut-il que le message affiché corresponde au comportement de celui qui l’affiche. Et sur ce point, Bruxelles an encore beaucoup à démontrer. Global Gateway : Tozo sal’ango bien te. Les Congolais voient les panneaux. Ils regardent aussi les actes.
Sarah Kadiombo
RC
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