Lorsque Goma est tombée aux mains de l’AFC/M23 en janvier 2025, Martin Fayulu n’avait évidemment pas encore tenu les propos qui font pojlémique aujourd’hui. Les rapports des Nations unies ont documenté l’implication directe des forces rwandaises aux côtés du M23 dans cette offensive. Des milliers de personnes ont été tuées pendant les combats et leurs conséquences. La déclaration de Ruberwa soulève donc une question de causalité : les discours hostiles aux Banyamulenges peuvent-ils alimenter les tensions communautaires ? Certainement. Peuvent-ils, à eux seuls, expliquer une guerre impliquant une rébellion organisée et le soutien militaire d’un État voisin ? Les faits disponibles ne permettent pas de le soutenir.

Le parcours d’Azarias Ruberwa lui-même mérite également d’être rappelé. Avant de devenir vice-président de la République entre 2003 et 2006, il fut l’un des principaux responsables du RCD-Goma, mouvement rebelle soutenu par le Rwanda pendant la deuxième guerre du Congo. En juillet 2003, Ruberwa est devenu l’un des quatre vice-présidents du gouvernement de transition issu des accords de paix. Il représentait le RCD et était notamment chargé des questions politiques, de défense et de sécurité. Cette période est parfois présentée par Ruberwa comme celle d’un compromis politique ayant permis au Congo de renouer progressivement avec un fonctionnement démocratique. Sur ce point, une nuance s’impose.

La transition de 2003 à 2006 a effectivement constitué une étape majeure dans la réunification politique du pays. Elle a permis aux anciens belligérants de rejoindre les institutions, préparé un nouvel ordre constitutionnel et conduit aux élections de 2006. Mais Ruberwa n’avait pas été élu vice-président par la population. Il avait été désigné par sa composante, le RCD, dans le cadre du partage du pouvoir prévu par les accords de transition, ou devrais-je dire par le Rwanda qui l’avait parachuté à la tête de ce mouvement quelques mois avant la transition. Plus intéressant encore, Ruberwa lui-même dénonçait à l’époque le fonctionnement de cette transition. En août 2004, il annonçait depuis Goma la suspension de la participation du RCD aux activités de la transition, invoquant de « graves dysfonctionnements ». Il estimait également que la réconciliation nationale était un échec et demandait l’intervention du président sud-africain Thabo Mbeki pour éviter que la transition ne meure. Présenter rétrospectivement cette période comme un moment où la démocratie congolaise fonctionnait parfaitement serait donc difficilement compatible avec les déclarations que Ruberwa lui-même tenait lorsqu’il exerçait le pouvoir.

L’autre point sensible de son intervention concerne Minembwe. Les violences contre les civils banyamulenge dans les hauts plateaux sont une réalité qui ne peut être minimisée, d’ailleurs cette réalité touche également les autres communautés congolaises dans cette partie de la république. Mais la situation militaire actuelle ne peut pas davantage être analysée sans parler de Twirwaneho. Le 14 juillet 2026, le Conseil de sécurité des Nations unies a inscrit Twirwaneho sur sa liste de sanctions. L’ONU décrit le mouvement comme un groupe armé opérant au Sud-Kivu, associé à l’Alliance Fleuve Congo et collaborant avec le M23. Son commandant militaire, Charles Sematama, a également été sanctionné. Selon le Conseil de sécurité, il a joué un rôle central dans le renforcement de la coopération entre Twirwaneho et le M23 et a servi de principal intermédiaire avec Sultani Makenga. Les Nations unies lui attribuent également une responsabilité dans des attaques contre des civils, des meurtres et des recrutements forcés, notamment d’enfants.

Cette réalité oblige à distinguer deux choses souvent confondues : la communauté banyamulenge et Twirwaneho. Une attaque délibérée contre des civils parce qu’ils sont banyamulenges constitue une violence à caractère communautaire qui doit être condamnée et poursuivie. Une opération militaire contre les positions d’un groupe armé collaborant avec une rébellion est une autre question, qui doit être évaluée au regard des cibles visées et du droit international humanitaire. Twirwaneho ne représente pas automatiquement tous les Banyamulenges, pas plus que les actions de Twirwaneho ne peuvent être imputées collectivement à cette communauté. Parler des bombardements des civils quand le gouvernement tente de récupérer les zones occupées par des groupes rebelles, ne peut signifier rien d’autres qu’un soutient au groupe rebelle.

La même prudence s’impose concernant l’utilisation du terme « swahiliphones ». Le swahili est parlé par des millions de Congolais, notamment au Katanga, au Maniema et dans les deux Kivu. Présenter la situation actuelle du pays comme l’expression d’une hostilité générale contre les « swahiliphones » nécessiterait donc des éléments beaucoup plus solides. Il existe en RDC des discours hostiles aux Tutsi, aux Banyamulenges ou aux populations considérées comme rwandophones. Mais il existe aussi dans certaines parties du Congo des discours hostiles aux luba et autres tribus congolaises. Leur existence ne doit pas être niée. Mais elle ne permet pas, à elle seule, de conclure à une haine généralisée des swahiliphones ni de réduire les causes de la formation des groupes rebelles à une confrontation identitaire. L’état Congolais a réussi à mettre fin aux milices Mobondo, ce processus a fait des morts, mais personne ne parle des discours généralisés de haine ou des bombardements aveugles contre les Yakas.

La situation de Minembwe illustre précisément la nécessité de sortir de cette confusion. L’État congolais a l'obligation de protéger les civils banyamulenges contre toute violence communautaire. Il possède simultanément le droit de combattre les groupes armés qui contestent son autorité, dans le respect du droit international humanitaire. La récente inscription de Twirwaneho et de Charles Sematama sur la liste des sanctions des Nations unies confirme que cette dimension militaire ne peut être ignorée.

Les déclarations de Ruberwa posent finalement une question plus large : comment protéger une communauté congolaise sans confondre sa protection avec les objectifs politiques ou militaires d'organisations qui prétendent agir en son nom ? Les Banyamulenges ne peuvent être collectivement assimilés au M23 ou à Twirwaneho. Mais, inversement, combattre le M23 ou Twirwaneho ne peut automatiquement être présenté comme une guerre contre les Banyamulenges. C’est probablement cette distinction qui manque aujourd’hui au débat congolais. Quand ça vient de ceux qui ont fait la guerre comme Ruberwa et qui se croit innocent aujourd’hui parce qu’amnistié hier, c’est encore plus grave.