La réaction a été immédiate. Racisme, xénophobie, négation d’une communauté congolaise : les accusations ont parfois remplacé le débat historique. Mais si, derrière la brutalité de certaines formulations, Martin Fayulu posait une vraie question ? Car une chose doit être distinguée dès le départ : l’existence actuelle des Banyamulenges n’est pas en discussion. Il existe aujourd’hui une communauté qui se définit comme banyamulenge, principalement implantée dans les hauts plateaux du Sud-Kivu. Ses membres font partie de la société congolaise et certains d’entre eux sont Congolais de naissance. Contester cela serait aussi juridiquement que socialement problématique.

Mais Fayulu pose une autre question : les Banyamulenges constituent-ils historiquement une tribu congolaise comparable aux communautés présentes sur ce territoire depuis des siècles ? Et là, la réponse est beaucoup moins simple que ne le laisse croire la polémique. La littérature scientifique elle-même parle de la formation progressive d’une identité banyamulenge. Le chercheur Koen Vlassenroot, dans une étude publiée dans la Review of African Political Economy, analyse précisément la construction de cette identité dans le contexte politique et foncier du Sud-Kivu. L’appellation Banyamulenge s’est particulièrement affirmée au cours du XXe siècle et notamment à partir des années 1970 (Vlassenroot, 2002).

Cela ne signifie pas que les populations aujourd’hui appelées Banyamulenge seraient arrivées au Congo dans les années 1970. Ce serait historiquement faux. Des populations pastorales rwandophones, principalement tutsi, étaient installées dans cette partie du Sud-Kivu bien auparavant. Les chercheurs discutent d’ailleurs des périodes et des différentes vagues de leur installation. Mais ancienneté d’une population et ancienneté d’une identité ethnique ne sont pas nécessairement la même chose. C’est précisément ici que Fayulu touche à une question légitime. Une identité collective peut se former progressivement, changer de nom et se consolider politiquement. Le reconnaître n’est pas du racisme. D’ailleurs depuis quand les Banyamulenges sont une « race » distincte des autres peuples vivant au Congo, pour qu’au moindre différences les gens soient traité de racisme ?

L’argument de Fayulu sur la langue est en revanche beaucoup plus fragile. Le fait que les Banyamulenges parlent le kinyarwanda ne suffit évidemment pas à démontrer qu’ils seraient étrangers. Les langues africaines traversent les frontières créées à l’époque coloniale. Des populations appartenant à plusieurs États peuvent partager une même langue sans partager une même nationalité. Mais là encore, la question historique demeure : pourquoi une population vivant au Sud-Kivu parle-t-elle le kinyarwanda ? Quels mouvements de populations expliquent cette présence ? Quand ont-ils eu lieu ? Comment cette population s’est-elle progressivement constituée comme communauté distincte ?

Ces questions ne sont ni racistes ni xénophobes. Elles sont historiques. Là où Fayulu devient beaucoup plus contestable, c’est lorsqu’il semble suggérer que les Banyamulenges devraient simplement « demander » la nationalité congolaise. On ne peut traiter collectivement une population comme étrangère. La nationalité est une question juridique et individuelle. Un Banyamulenge congolais de naissance n’a évidemment aucune nationalité à demander. C’est précisément pourquoi le débat actuel souffre d’un mélange permanent entre trois notions différentes : origine, identité et nationalité. Une personne peut avoir des ancêtres venus du Rwanda et être Congolaise. Une communauté peut construire progressivement une identité particulière sur le territoire congolais. Et l’existence relativement récente d'un ethnonyme ne suffit pas à retirer leur nationalité aux personnes qui s'en réclament.

Mais l’inverse est également vrai : posséder aujourd’hui la nationalité congolaise ne permet pas de réécrire l’histoire de ses origines. C’est là que Fayulu mérite d’être entendu plutôt que simplement excommunié du débat et/ou forcer de s’excuser sous le diktat d’un ancien chef de guerre devenu donneurs des leçons d’éthiques politique et se proposant comme porte-parole des Banyamulenges du monde entier. Depuis plusieurs années, toute interrogation sur l’histoire des Banyamulenges tend à devenir explosive. Demander quand leurs ancêtres sont arrivés serait de la xénophobie. Interroger l’apparition du terme Banyamulenge deviendrait du racisme. Discuter de leurs relations historiques avec les communautés voisines serait une incitation à la haine.

Cette manière de fermer le débat est dangereuse. Parce qu’une société qui interdit les questions historiques finit par abandonner l’histoire aux propagandistes. Les Congolais doivent pouvoir étudier sereinement qui habitait les hauts plateaux, quelles migrations ont eu lieu avant et pendant la colonisation, comment les différentes populations se sont installées, comment les administrations coloniales les ont classifiées et comment les différentes législations sur la nationalité ont transformé cette question. Et les Banyamulenges eux-mêmes doivent pouvoir participer à cette discussion sans que leur sécurité ou leur citoyenneté soient remises en cause.

Alors, et si Fayulu n’avait pas vraiment tort ? Pas lorsqu’il transforme une histoire complexe en affirmation absolue. Pas lorsqu’il laisse entendre qu’une communauté entière devrait prouver sa congolité. Mais lorsqu’il refuse que l’histoire des Banyamulenges devienne un sujet interdit. On peut contester Fayulu. On peut corriger Fayulu. On peut confronter ses affirmations aux archives et aux chercheurs. Mais le traiter de raciste ne répond pas à sa question. Depuis quand existe l’appellation Banyamulenge ? D’où viennent historiquement les populations qui la portent ? Quand leurs ancêtres se sont-ils installés sur le territoire correspondant aujourd’hui au Sud-Kivu ? Comment cette identité s’est-elle constituée ? Ce sont ces réponses qui permettront de dire précisément où Fayulu a raison et où il a tort. Car l’histoire ne devrait avoir peur ni des questions ni des archives. Et surtout, reconnaître l’histoire d’une migration n’enlève à personne sa dignité, encore moins ses droits de citoyen.