L’histoire est pourtant bien plus complexe que ce récit binaire. Les Banyamulenge ont incontestablement été victimes de discriminations, de persécutions et de violences. Les rapports internationaux documentent notamment les exactions commises contre cette communauté, y compris par l’Armée patriotique rwandaise (APR) lors de la répression de la rébellion de Patrick Masunzu en 2002. Ces souffrances sont réelles et méritent d’être reconnues. Aucune victime ne devrait être privée de justice ou de compassion en raison de son identité.

Mais cette reconnaissance ne peut s’accompagner d’un effacement du reste de l’histoire. Les mêmes rapports internationaux rappellent que des combattants banyamulenge intégrés aux forces de l’AFDL ont également participé aux massacres de réfugiés hutu et de civils congolais durant la première guerre du Congo. Le Rapport Mapping des Nations unies et le rapport Garretón décrivent des attaques systématiques contre des populations civiles, des exécutions sommaires, des massacres dans plusieurs localités du Sud-Kivu et des violences d’une extrême gravité. Le Rapport Mapping précise que certains de ces faits pourraient, s’ils étaient établis devant une juridiction compétente, relever de crimes de génocide. Autrement dit, les archives internationales montrent que des Banyamulenge ont été victimes, mais que certains combattants issus de cette communauté ont également participé à des crimes d’une gravité exceptionnelle.

Cette réalité interdit les lectures simplistes. Elle rappelle qu’aucune communauté ne détient le monopole de la souffrance et qu’aucune ne peut être réduite aux actes commis par certains de ses membres. Les responsabilités sont individuelles et non collectives. Les crimes appartiennent à leurs auteurs, pas aux communautés auxquelles ils prétendent appartenir. C’est précisément ce principe qui fonde le droit pénal international et qui protège les populations civiles contre les amalgames.

C’est pourquoi l’accusation de génocide ne peut être utilisée comme un outil politique. Lorsqu’elle est brandie sans démonstration juridique, elle cesse progressivement d’être un moyen de protéger les victimes pour devenir un instrument destiné à influencer les opinions publiques, les chancelleries et les organisations internationales. Dans le contexte congolais, cette instrumentalisation est d’autant plus préoccupante qu’elle intervient alors que des millions de Congolais ont perdu la vie depuis près de trois décennies et que les rapports des Nations unies ont documenté des crimes commis par une multitude d’acteurs armés. Pourtant, la mémoire de ces victimes peine encore à bénéficier de la même visibilité et de la même mobilisation internationales.

Cette asymétrie nourrit un profond sentiment d’injustice. Elle donne l’impression que certaines tragédies mériteraient une reconnaissance immédiate tandis que d’autres seraient condamnées à l’oubli. Or, la hiérarchisation des souffrances ne peut constituer le fondement d’une paix durable. Reconnaître les souffrances des Banyamulenge n’implique pas d’effacer celles des Hutu massacrés sur le territoire congolais ni celles des millions de Congolais victimes des guerres successives. De la même manière, rappeler la participation documentée de certains combattants banyamulenge aux crimes de la première guerre du Congo ne revient nullement à accuser une communauté entière.

Le véritable enjeu dépasse d’ailleurs la seule question des Banyamulenge. Il concerne l’utilisation politique de la mémoire dans les conflits contemporains. Lorsqu’un pouvoir ou ses relais utilisent le souvenir du génocide des Tutsi au Rwanda pour imposer un récit unique sur les conflits actuels, la mémoire cesse d’être un devoir envers les victimes pour devenir un instrument de pouvoir. Toute contradiction est alors assimilée à une forme de négationnisme, ce qui empêche un débat serein sur les responsabilités multiples documentées par les enquêtes internationales.

La République démocratique du Congo n’a pas besoin d’une concurrence des mémoires. Elle a besoin d’une mémoire complète, d’une justice impartiale et d’une reconnaissance de toutes les victimes, quelles que soient leur origine, leur nationalité ou leur appartenance communautaire. Le génocide est une qualification juridique, pas un slogan politique. Le transformer en arme de communication fragilise le droit international, brouille la recherche de la vérité et finit par desservir la mémoire même des victimes qu’il prétend défendre. La paix ne sera possible que lorsque la vérité cessera d’être sélective et que la justice s’appliquera avec la même exigence à tous les auteurs de crimes, sans distinction ni privilège.