Les gouvernements condamnent. Les diplomates protestent. Les réseaux sociaux s’enflamment. Puis le silence retombe.
Derrière cette indignation officielle se cache une réalité plus gênante : les États africains ont aujourd’hui très peu de moyens de pression concrets sur Pretoria. Et Pretoria le sait.
1. Le paradoxe qui dérange : pourquoi fuient-ils vers le pays qui les rejette ?
La raison est simple : beaucoup de pays africains n’ont pas réussi à bâtir des sociétés capables d’offrir à leurs citoyens des conditions de vie suffisamment dignes pour qu’ils aient envie d’y rester. C’est là le nœud du problème. C’est la vérité que certains dirigeants évitent d’affronter.
Il est évidemment légitime de dénoncer la xénophobie sud-africaine.
Rien ne justifie qu’un Africain soit agressé à cause de son accent. Rien ne justifie qu’un commerçant congolais, somalien, nigérian ou zimbabwéen voie sa boutique détruite au nom d’un prétendu patriotisme économique. Rien ne justifie que des groupes privés se substituent à l’État pour contrôler des papiers, intimider des familles et décider arbitrairement de qui a le droit de vivre dans le pays.
Mais il faut aussi avoir le courage de poser une autre question : pourquoi des millions d’Africains continuent-ils de voir l’Afrique du Sud comme une destination plus prometteuse que leur propre pays ?
Parce que, malgré ses crises, l’Afrique du Sud reste pour beaucoup l’un des rares endroits du continent où subsiste l’espoir d’une économie qui fonctionne, d’infrastructures fiables, d’universités crédibles, de routes praticables, d’une administration structurée et d’opportunités économiques plus larges qu’ailleurs.
Même avec un chômage massif, des coupures d’électricité et des tensions sociales profondes, l’ascenseur social y paraît moins complètement bloqué. Et c’est précisément cela qui devrait interpeller les autres gouvernements africains.
La xénophobie sud-africaine révèle aussi l’échec de nombreux États à transformer leurs richesses naturelles en prospérité pour tous.
2. L’échec des ressources sans gouvernance
L’Afrique regorge de pétrole, de gaz, de cuivre, de cobalt, d’or, de coltan, de diamants et de terres fertiles. Pourtant, une grande partie de sa jeunesse continue de partir : vers l’Europe, le Golfe, l’Amérique du Nord, ou vers l’Afrique du Sud.
Pourquoi ? Parce que trop de régimes ont bâti des systèmes où la corruption absorbe les budgets publics avant qu’ils ne se transforment en routes, en universités, en usines, en emplois.
Construire une université compétitive n’a rien d’un miracle. Relier efficacement les villes par des routes non plus. Stabiliser l’électricité ou développer des zones industrielles reste à portée de pays qui génèrent parfois des milliards de dollars de revenus miniers et pétroliers. Encore faut-il une gouvernance sérieuse, une vision à long terme et la volonté politique de bâtir des États capables de retenir leurs citoyens.
Or, beaucoup de gouvernements ont préféré gérer leur survie politique plutôt que de construire des économies solides.
Chaque route détournée par la corruption pousse des jeunes vers l’exil.
Chaque université laissée à l’abandon transforme l’émigration en question de survie.
Chaque concours truqué convainc une génération entière que l’avenir est ailleurs.
Chaque panne d’électricité permanente détruit des entreprises locales et renforce l’idée qu’il faut partir.
Pendant ce temps, l’Afrique du Sud devient le réceptacle de frustrations continentales qu’elle n’a pas créées seule.
C’est ce que plusieurs capitales refusent d’admettre publiquement.
Comment hausser le ton face à Pretoria quand on sait que des milliers de ses propres citoyens quittent le pays, non pas pour le luxe, mais simplement pour espérer une vie un peu plus stable ?
Imaginons un retour massif de Congolais, Nigérians, Zimbabwéens, Mozambicains, Éthiopiens vivant aujourd’hui en Afrique du Sud. Combien de pays seraient réellement capables d’absorber immédiatement des centaines de milliers de personnes, alors que leurs économies peinent déjà face au chômage, à la faiblesse industrielle et au manque d’investissements productifs ?
Prenons le Nigeria. Première puissance démographique du continent, géant pétrolier, marché intérieur immense, élites économiques puissantes, diaspora influente. Et pourtant, des milliers de Nigérians partent chaque année vers l’Afrique du Sud ou l’Occident.
Pourquoi un pays aussi riche n’a-t-il pas encore réussi à bâtir assez d’universités modernes, d’industries compétitives, de réseaux électriques fiables et d’emplois qualifiés pour freiner cet exode ?
3. La même question vaut pour plusieurs autres États africains.
La vérité est brutale : l’Afrique du Sud est devenue xénophobe dans un contexte où de nombreux gouvernements ont laissé leurs citoyens perdre confiance dans la possibilité de construire un avenir chez eux.
Cela ne rend pas la xénophobie acceptable. Mais cela explique pourquoi les réactions africaines restent timides, hésitantes, souvent inefficaces. Derrière les condamnations diplomatiques se cache une peur silencieuse : celle de voir revenir des populations que plusieurs États ne sont tout simplement pas prêts à accueillir économiquement.
Le drame africain ne se résume donc pas aux violences de Johannesburg ou de Durban.
Le vrai drame, c’est qu’après des décennies d’indépendance, des millions d’Africains pensent encore que leur avenir dépend d’un autre pays africain, d’un visa étranger, ou d’un départ.
Et tant que les États africains ne bâtiront pas des économies capables de donner à leur jeunesse des raisons concrètes de rester, la xénophobie sud-africaine continuera d’être dénoncée avec émotion, mais combattue avec une impuissance presque totale.



















