La visite du Président de la République au nouveau marché central de Zando a au moins le mérite de remettre sur la table un problème que Kinshasa traite comme une banalité : l’occupation anarchique des routes et des espaces publics par des marchés sauvages. Selon les comptes rendus officiels, le chef de l’État a ordonné l’assainissement immédiat des abords de Zando et la suppression des commerces illégaux installés sur le domaine public. La décision est logique, même nécessaire.
Kinshasa ne peut pas rester un marché pirate à ciel ouvert

Mais elle appelle une question immédiate : pourquoi uniquement autour de Zando ?
Pourquoi le désordre autour du marché central deviendrait-il plus urgent que celui qui paralyse chaque jour le boulevard Lumumba, les avenues Kasavubu, Université, Elengesa, Bokasa ou Ndolo ? Pourquoi les embouteillages de Zando choquent-ils plus que ceux de Bitabe, du rond-point Ngaba ou du boulevard du 30 Juin, où des vendeurs occupent désormais des espaces censés incarner l’autorité de l’État ?
Un désordre devenu la norme urbaine
La réalité est simple : Kinshasa banalise son propre désordre. Partout, les routes se transforment en marchés, les trottoirs en boutiques, les carrefours en parkings sauvages, et les emprises publiques en propriétés privées occupées dans l’indifférence générale. Même les zones censées être hautement sécurisées finissent encerclées par l’informel, comme si l’État s’était retiré sans l’avouer.
Ce phénomène ne tombe pas du ciel. L’occupation illégale des routes répond d’abord à une dure réalité sociale : la pauvreté. Des milliers de Kinois ne survivent que grâce au petit commerce informel. Mais elle révèle aussi un déficit de planification urbaine et une tolérance chronique envers l’illégalité. Pendant des années, l’État a laissé faire. Les marchés pirates ont prospéré, les constructions anarchiques ont gagné du terrain, les emprises publiques ont été abandonnées. Aujourd’hui, la ville étouffe sous le poids du désordre qu’elle a elle-même laissé s’installer.
Une opération ponctuelle autour de quelques points médiatisés ne suffira pas. Kinshasa a besoin d’une politique urbaine cohérente et durable. L’État peut et doit aménager des marchés modernes et organisés dans les quartiers populaires pour rapprocher l’offre commerciale des habitants. En contrepartie, toute activité commerciale anarchique sur la voie publique doit être strictement interdite et réellement sanctionnée.
On ne peut pas continuer à vendre au milieu de la chaussée pendant que la ville s’asphyxie dans les embouteillages. Le problème dépasse largement l’esthétique. Les marchés pirates détruisent la mobilité, la sécurité routière, l’assainissement, l’autorité publique et, à terme, la sécurité tout court. Une capitale qui perd le contrôle de ses routes finit par perdre le contrôle de son urbanisation.
L’absence d’autorité, nœud du problème
L’exécutif provincial ne peut pas être absent de ce débat. Kinshasa donne aujourd’hui l’impression d’une administration impuissante. L’affaire Pakadjuma l’illustre bien : une opération de relocalisation menée sans plan d’aménagement, sans stratégie durable, sans solution économique crédible pour les populations. Résultat : beaucoup reviennent occuper les emprises abandonnées, dans l’indifférence générale.
Ce cycle d’évacuation temporaire suivi du retour des occupants illégaux est devenu le symbole de l’incapacité à imposer un ordre urbain durable. Kinshasa ne manque pas seulement d’infrastructures. Elle manque d’autorité urbaine. Et c’est cela qui devient dangereux.
Quand une capitale finit par considérer l’occupation illégale des routes comme normale, quand elle tolère que les carrefours stratégiques deviennent des marchés improvisés, quand elle laisse disparaître les trottoirs sous le commerce informel, le désordre cesse d’être l’exception. Il devient une méthode de gouvernance.
Monsieur le Président de la République, assainir Zando est nécessaire. Mais c’est Kinshasa entière qui attend son véritable assainissement.
La rédaction
Journaliste
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