Pendant ce temps, de l’autre côté de l’Atlantique, l’Union européenne semble toujours chercher un équilibre entre ses intérêts stratégiques avec Kigali et les principes de souveraineté qu’elle prétend défendre. Une position qui soulève une question fondamentale : jusqu’où l’Europe, avec la France parmi ses principaux acteurs diplomatiques, est-elle prête à préserver ses relations avec le Rwanda malgré les accusations documentées concernant son implication dans la guerre à l’est de la République démocratique du Congo ?

La décision américaine marque une évolution importante. Elle reconnaît explicitement le rôle des institutions rwandaises dans le soutien militaire, logistique et financier apporté au M23. Ce que Kinshasa dénonce depuis des années ne relève donc plus uniquement d’un différend diplomatique entre deux pays africains. Il s’agit désormais d’accusations formellement établies dans les décisions de sanctions de la première puissance économique mondiale.

Pourtant, l’Europe continue d’entretenir avec Kigali des relations politiques et économiques importantes. Certes, l’Union européenne a adopté des sanctions individuelles contre plusieurs responsables rwandais et suspendu certaines formes de coopération militaire. Mais ces mesures contrastent avec la profondeur des partenariats qu’elle a développés avec le Rwanda, notamment dans le domaine sécuritaire et celui des matières premières critiques.

Comment expliquer qu’une armée accusée d’intervenir illégalement sur le territoire d’un État souverain puisse simultanément être considérée comme un partenaire stratégique dans une autre région du continent ? Comment justifier que l’Europe, si attachée à la défense de l’intégrité territoriale de l’Ukraine, paraisse aussi hésitante lorsqu’il s’agit de traduire ce même principe en décisions contraignantes concernant la RDC ?

Le cas de la France mérite une attention particulière. Paris entretient avec Kigali une relation diplomatique qu’il a patiemment reconstruite ces dernières années. Cette normalisation répond à des intérêts politiques, sécuritaires et économiques parfaitement identifiables. Mais à quel moment la préservation d’une relation bilatérale devient-elle incompatible avec la nécessité de défendre les principes fondamentaux du droit international ?

Il ne s’agit pas de demander à la France de rompre toutes ses relations avec le Rwanda. Il s’agit de comprendre pourquoi les accusations répétées concernant l’implication de l’armée rwandaise en RDC ne conduisent pas à une remise en question plus profonde de cette coopération.

La question des minerais critiques illustre parfaitement cette contradiction. En février 2024, l’Union européenne signait avec Kigali un protocole d’accord destiné à renforcer les chaînes de valeur des matières premières stratégiques. Un an plus tard, le Parlement européen demandait sa suspension, dans un contexte où le Rwanda était accusé de tirer profit de minerais provenant des territoires congolais occupés par le M23.

Comment promouvoir une exploitation responsable des ressources naturelles tout en maintenant des partenariats dont la crédibilité dépend précisément de la traçabilité de ces ressources ? Comment prétendre lutter contre les économies de guerre sans examiner sérieusement les circuits commerciaux susceptibles de les alimenter ?

Le problème de l’Europe n’est pas nécessairement l’absence de condamnations. Bruxelles sait condamner. Elle sait exprimer sa préoccupation, appeler à la désescalade, exiger le respect de la souveraineté congolaise et réclamer le retrait des forces étrangères. Mais entre les déclarations diplomatiques et les décisions susceptibles de modifier les comportements des acteurs concernés, il existe encore un fossé considérable.

La décision américaine du 28 octobre rend ce fossé davantage visible. Lorsque Washington sanctionne directement un ministère de la Défense étranger pour son rôle présumé dans une guerre régionale, la question ne peut plus être limitée à quelques individus ou à des communiqués de circonstance. Elle concerne la responsabilité des institutions étatiques elles-mêmes.

Il serait cependant injuste de présenter l’Union européenne comme un ensemble parfaitement homogène. Au Parlement européen, plusieurs voix réclament depuis longtemps une position plus ferme envers Kigali. Certains États membres ont également exprimé des réserves concernant la coopération sécuritaire avec le Rwanda. Mais ces divergences internes ne dispensent pas les institutions européennes de clarifier leur politique.

La République démocratique du Congo n’a pas besoin d’une solidarité diplomatique intermittente, exprimée à chaque nouvelle tragédie puis rapidement reléguée derrière les impératifs économiques et stratégiques. Elle est en droit d’attendre de ses partenaires une application cohérente des principes qu’ils invoquent ailleurs avec tant de conviction.

Car la souveraineté des États ne devrait pas être une valeur à géométrie variable. L’intégrité territoriale ne saurait être sacrée en Europe et négociable en Afrique. Et la vie des populations civiles congolaises ne devrait pas peser moins lourd dans les arbitrages diplomatiques que celle des populations victimes d’autres conflits.

Washington vient de poser un acte dont la portée politique dépasse largement les individus et institutions sanctionnés. L’administration américaine met désormais directement en cause des structures centrales de l’État rwandais. L’Europe, elle, doit expliquer jusqu’où elle entend poursuivre ses partenariats avec Kigali et à quelles conditions.

La véritable question n’est donc plus de savoir si l’Union européenne connaît la réalité des accusations portées contre le Rwanda. Elle est de savoir ce qu’elle est disposée à faire des informations dont elle dispose.

Et si, demain, les États-Unis décidaient d’aller encore plus loin, en élargissant leurs sanctions à d’autres institutions ou intérêts économiques rwandais, quelle serait alors la position de Bruxelles ? Continuerait-elle à rechercher un compromis diplomatique ou considérerait-elle que la préservation de ses principes exige des mesures supplémentaires ?

L’histoire retiendra les décisions prises, mais aussi les hésitations, les contradictions et les silences.

Car à force de vouloir préserver ses intérêts avec Kigali tout en condamnant les conséquences de la guerre en RDC, l’Europe risque de donner l’impression que, pour elle, la souveraineté congolaise reste un principe négociable.