Il y a des présidents qui gouvernent trop, d’autres qui gouvernent mal. Et puis il y a Paul Biya, qui semble avoir inventé une autre manière d’exercer le pouvoir : gouverner en étant absent. À 93 ans, le président camerounais vient encore d’en donner une spectaculaire illustration. Parti du Cameroun le 7 juin 2026 pour ce que la présidence présentait comme un « court séjour privé en Europe », il n’est revenu à Yaoundé que le 20 août, après 73 jours d’absence.
Cameroun : Paul Biya, 44 ans de pouvoir et l’art de gouverner sans être là

Plus de dix semaines durant lesquelles le Cameroun a continué d’exister, ses administrations de fonctionner, ses ministres de travailler et son président, surtout, de prendre certaines décisions depuis l’étranger.
Paul Biya dirige le Cameroun depuis le 6 novembre 1982. Quarante-quatre années au pouvoir. Des générations de Camerounais sont nées, ont étudié, travaillé et fondé une famille sans avoir connu un autre président.
Pourtant, la longévité n’est peut-être plus ce qu’il y a de plus fascinant dans le phénomène Biya. C’est son absence. Le chef de l’État peut quitter son pays pendant plusieurs semaines sans que son pouvoir disparaisse avec lui. Pendant son séjour européen de 2026, des actes présidentiels ont continué d’être signés : autorisations gouvernementales, promotions dans l’armée, décisions administratives. Le président était ailleurs, mais la présidence continuait de fonctionner.
Voilà tout le paradoxe du système Biya. Le Cameroun possède un pouvoir extraordinairement personnalisé autour d’un homme dont la présence physique semble pourtant de moins en moins indispensable à son fonctionnement quotidien. Le président peut être absent, les ministres restent en place, l’administration fonctionne et les décisions remontent jusqu’au sommet. Une question devient alors inévitable : où se trouve réellement le centre du pouvoir camerounais ? À Etoudi ? Au gouvernement ? Au secrétariat général de la présidence ? Ou partout où se trouve Paul Biya ?
Quand l’absence devient une manière de gouverner
L’épisode de 2026 aurait pu être considéré comme exceptionnel s’il ne s’inscrivait pas dans une vieille habitude. En 2018, une enquête de l’Organized Crime and Corruption Reporting Project, fondée notamment sur les archives du Cameroon Tribune, estimait que Paul Biya avait passé au moins 1 645 jours en séjours privés à l’étranger depuis son accession au pouvoir, soit environ quatre années et demie, sans compter ses déplacements officiels. Certaines années, il aurait passé près du tiers de son temps hors du Cameroun. L’estimation était présentée comme conservatrice en raison des lacunes dans certaines archives.
Genève occupe une place particulière dans cette histoire. L’InterContinental est depuis longtemps associé aux séjours privés du président camerounais. L’OCCRP avait tenté d’en estimer le coût à partir des tarifs publics de l’hôtel et de la taille supposée des délégations présidentielles, arrivant à plusieurs dizaines de milliers de dollars par jour. Ce calcul n’est pas une facture officielle de l’État camerounais et doit donc être présenté comme une estimation journalistique. Mais il a contribué à faire de Genève le symbole d’une présidence capable de déplacer temporairement son centre de gravité à plusieurs milliers de kilomètres du pays.
C’est ici que l’expression de « roi fainéant » prend son sens éditorial. Elle ne signifie pas que Paul Biya ne décide plus ou qu’il aurait abandonné le pouvoir à d’autres. Rien ne permet de l’affirmer. Elle décrit plutôt l’étrange architecture d’un système dans lequel le chef conserve une autorité considérable tout en pouvant rester physiquement éloigné du pays pendant de longues périodes. Le souverain est absent, mais son pouvoir reste omniprésent. La signature compte davantage que la présence. Le décret rappelle que le président existe. Une photographie rassure sur sa présence aux commandes. Son retour devient lui-même un événement politique.
Et pendant ce temps, le Cameroun a appris à attendre. Attendre un décret, une nomination, un remaniement, un arbitrage ou le retour du président. L’État fonctionne, mais le pouvoir demeure profondément personnalisé. Le gouvernement peut administrer les affaires courantes, les ministères peuvent travailler et les services publics peuvent continuer leur activité, mais les décisions les plus importantes restent attachées à un sommet politique qui semble avoir été conçu autour de la permanence d’un seul homme.
C’est précisément ce qui rend les 73 jours d’absence de 2026 politiquement intéressants. Le Cameroun n’a pas cessé de fonctionner. Il n’y a pas eu de vide institutionnel apparent. L’administration a continué. Des actes présidentiels ont été pris. Le système a démontré qu’il pouvait supporter l’absence physique prolongée de son chef sans s’effondrer. Mais cette démonstration soulève une question beaucoup plus embarrassante : si l’État peut fonctionner pendant plus de deux mois sans la présence quotidienne du président, pourquoi le pouvoir doit-il encore être aussi fortement concentré autour de sa personne ?
Le véritable problème dépasse désormais Paul Biya
L’expression « gouverner depuis sa chambre » est évidemment une formule éditoriale. Nous ne savons pas depuis quelle pièce Paul Biya signe chaque décret lorsqu’il séjourne à l’étranger. Mais la formule traduit une réalité politique plus profonde : le chef d’un État de plusieurs dizaines de millions d’habitants peut disparaître physiquement de son pays pendant plus de deux mois tout en demeurant officiellement au centre de toutes les grandes décisions.
Le problème n’est donc plus seulement l’âge de Paul Biya. À 93 ans, sa longévité politique est exceptionnelle, mais le système qui s’est progressivement construit autour de lui constitue désormais une question institutionnelle en soi. Après quarante-quatre années de pouvoir, des carrières administratives entières ont commencé et se sont achevées sous le même président. Des générations de responsables politiques ont appris à évoluer dans un environnement où le sommet change rarement, où l’attente devient une méthode et où la permanence de l’homme finit par se confondre avec celle de l’État.
C’est pourquoi la longue absence de 2026 ressemble presque à une expérience grandeur nature. Pendant 73 jours, Paul Biya était loin du Cameroun. Et le Cameroun a continué. Ses fonctionnaires sont allés travailler, ses ministres ont administré leurs départements, son gouvernement a poursuivi ses activités et la machine présidentielle a continué de produire des décisions. Le pays a ainsi démontré quelque chose que son système politique semble avoir beaucoup de mal à reconnaître : l’État camerounais est capable d’exister sans la présence quotidienne de Paul Biya.
C’est peut-être finalement le plus grand paradoxe de son règne. Paul Biya a passé plus de quatre décennies au sommet d’un système dans lequel presque tout semble remonter vers le président, mais ses propres absences montrent régulièrement que le pays peut fonctionner lorsqu’il n’est pas là. Il demeure politiquement indispensable à un système qui, administrativement, a appris à vivre avec son absence.
Un roi fainéant n’est pas nécessairement un roi sans pouvoir. C’est parfois un souverain dont l’autorité reste immense alors même que le royaume a appris à fonctionner lorsqu’il est ailleurs. Après quarante-quatre années de pouvoir et 73 jours d’une absence présidentielle devenue presque ordinaire, la question n’est donc plus de savoir si Paul Biya peut gouverner le Cameroun depuis Genève, depuis Etoudi ou depuis sa chambre.
La question est beaucoup plus fondamentale : pourquoi le Cameroun doit-il encore, en 2026, être organisé politiquement autour d’un seul homme ?
Sarah Kadiombo
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