Sur plus de 230 pages, les experts dressent le portrait d’une alliance politique et stratégique entre l’ancien chef de l’État et l’AFC/M23, tout en confirmant que le Rwanda demeure le principal soutien militaire du mouvement.
Le constat des experts est sans ambiguïté. L’AFC/M23 poursuit un objectif politique clair : renverser le gouvernement congolais. À défaut, le mouvement envisage la création d’une région autonome dans l’Est de la RDC. Pour atteindre ce but, il ne se contente plus d’occuper des territoires. Il bâtit progressivement un véritable État parallèle, avec sa propre administration, son système fiscal, ses mécanismes financiers et son contrôle sur les ressources naturelles.
C’est dans cette stratégie que s’inscrit Joseph Kabila.
Le rapport révèle que l’ancien Président s’est rendu à plusieurs reprises dans les territoires contrôlés par l’AFC/M23 à partir de mai 2025. Il y a rencontré les principaux responsables du mouvement. Les experts ajoutent qu’un profond remaniement de la direction était en préparation et que Joseph Kabila devait y occuper un rôle de premier plan.
L’analyse des Nations unies va encore plus loin. Selon le rapport, la visibilité de Joseph Kabila avait un objectif politique précis : masquer le rôle du Rwanda en donnant l’image d’un mouvement purement congolais répondant à une crise congolaise. En plaçant un ancien Président de la République au premier plan, l’AFC/M23 renforçait ainsi son discours politique tout en détournant l’attention de l’appui militaire rwandais que les experts documentent tout au long du rapport.
Le rapport établit également un lien direct entre la plateforme politique « Sauvons la RDC » et les objectifs poursuivis par l’AFC/M23. Les experts rappellent que le mouvement lancé par Joseph Kabila a appelé à un soulèvement populaire en faveur d’un changement de régime, des objectifs qui correspondent à ceux poursuivis par l’AFC/M23.
Autour de Joseph Kabila, une autre personnalité prend de plus en plus d’importance : Moïse Nyarugabo. Ancien sénateur et membre influent de son premier cercle, il devient une figure centrale de « Sauvons la RDC ». Le rapport rappelle également ses liens historiques avec le RCD-Goma, le MRDP/Twirwaneho et plusieurs dirigeants actuels de l’AFC/M23.
Mais derrière cette alliance, les experts décrivent un mouvement traversé par de profondes fractures.
Joseph Kabila et Corneille Nangaa défendent une stratégie tournée vers Kinshasa et la conquête du pouvoir central. En face, la majorité des dirigeants militaires du M23 refuse d’étendre les opérations au-delà du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. Ces derniers privilégient la consolidation des territoires déjà occupés et se disputent également le contrôle des ressources économiques. Les tensions internes portent aussi sur le traitement préférentiel accordé aux officiers tutsis, une source supplémentaire de divisions au sein du mouvement.
Le rapport revient ensuite sur ce qu’il considère comme le pilier de toute cette architecture : le soutien du Rwanda. Les experts documentent un appui militaire constant de la Force de défense rwandaise. Drones de combat, systèmes de brouillage électronique, artillerie lourde, forces spéciales, équipements sophistiqués et milliers de soldats sont engagés aux côtés de l’AFC/M23. Selon leurs estimations, plusieurs milliers de militaires rwandais étaient déployés simultanément au Nord-Kivu et au Sud-Kivu pendant la période étudiée.
L’exemple d’Uvira illustre parfaitement cette stratégie.
Après la prise de la ville en décembre 2025, le retrait de l’AFC/M23 et de la RDF est présenté comme un geste de bonne volonté. Les experts concluent cependant qu’il ne s’agissait que d’un repositionnement tactique. Les forces se redéploient aussitôt vers d’autres positions stratégiques afin de consolider leur contrôle du Sud-Kivu.
Pendant que les combats se poursuivent, l’économie de guerre s’organise. À Rubaya, l’exploitation du coltan s’intensifie sous le contrôle de l’AFC/M23. Le mouvement impose des taxes, contrôle le transport des minerais et intègre leur commercialisation dans les chaînes d’approvisionnement rwandaises. Les experts constatent une forte augmentation des exportations rwandaises de coltan et de cassitérite qui ne correspond pas à la production nationale du Rwanda, mais coïncide avec l’intensification de l’exploitation dans les territoires occupés.
Au terme de son enquête, le Groupe d’experts ne décrit pas seulement une rébellion armée. Il met au jour un projet politique structuré, soutenu militairement par le Rwanda, financé par l’exploitation des ressources naturelles, administré comme un pouvoir parallèle et renforcé par l’implication de plusieurs figures politiques congolaises de premier plan.
Rarement un rapport des Nations unies aura établi avec autant de précision les liens entre stratégie militaire, intérêts économiques et ambitions politiques dans la guerre qui déchire l’Est de la République démocratique du Congo.




















