« Chef, tu ne vas même pas nous laisser du café ? » Le policier n'a pas encore terminé sa phrase que le chauffeur plonge déjà la main dans la poche. Quelques billets changent discrètement de mains. Le véhicule redémarre. Nous avons quitté Kikwit depuis à peine dix minutes. Bienvenue sur la Route nationale n°1.
Kikwit, 15 heures. Avant que le soleil ne se couche, nous prenons la direction de Kinshasa. Devant nous, 403 kilomètres de route sur l'un des principaux axes routiers du pays. Grâce aux importants travaux réalisés ces dernières années, la chaussée est aujourd'hui bien plus praticable qu'autrefois. Les nids-de-poule qui faisaient jadis la réputation de cette route ont, pour la plupart, disparu. Pourtant, un autre obstacle semble avoir résisté au temps : la multiplication des barrières.
Chaque jour, des centaines de véhicules empruntent cet axe stratégique reliant Kinshasa aux provinces du Kwilu, du Kwango et au-delà. Mais combien de postes de contrôle rencontrent réellement les usagers ? Quels services y sont présents ? Tous ces arrêts sont-ils indispensables ? C'est à ces questions que notre enquête tente de répondre. La première barrière apparaît à 15 h 10, au niveau du camp Bikobo, à la sortie de Kikwit. Un poste de contrôle de la mairie y est installé. Officiellement, il est chargé de vérifier le paiement de la taxe de stationnement des véhicules. Les agents consultent les documents, échangent quelques mots avec le chauffeur puis, très vite, la conversation prend une autre direction.
« Chef, le café... » Parfois, le mot change. « L'eau... ». Quelques billets passent discrètement de main en main. Le véhicule reprend sa route. À 15 h 20, nouvelle interruption. À Lubungu, juste à la sortie de la ville, policiers et agents en tenue civile procèdent à un nouveau contrôle des documents du véhicule. Les vérifications paraissent routinières. Pourtant, les chauffeurs savent déjà ce qui les attend. Eux aussi gardent quelques petites coupures à portée de main. Huit minutes plus tard, à 15 h 28, le scénario se répète dans le secteur de Kwenge.
Cette fois, plusieurs services semblent intervenir simultanément. Des éléments de la Police de circulation routière (PCR) sont présents aux côtés d'autres agents en tenue civile dont il est difficile d'identifier avec certitude l'administration d'appartenance. Les documents sont une nouvelle fois examinés. Quelques questions sont posées. Puis revient une formule que les habitués de cette route connaissent parfaitement.
« Il faut aussi prévoir le café. » Pour les chauffeurs réguliers, ce vocabulaire ne surprend plus personne. Le « café », ou parfois « l'eau », ne désigne évidemment ni une boisson chaude ni une bouteille d'eau. Il s'agit d'une expression devenue courante pour solliciter une petite somme d'argent destinée à faciliter le passage. Un tips, pour « encourager » l’agent qui projette presque l’image d’une simple demande derrière même si dans le fond tous le monde sait que répondre à cette demande est presque obligatoire.
À 15 h 55, le premier véritable point stratégique du trajet apparaît : le péage du Kasaï. Contrairement aux précédents arrêts, celui-ci repose sur une perception officielle. Le poste est exploité par le Fonds national d'entretien routier (FONER) avec l'appui d'ARIA Holding, concessionnaire privé chargé de la gestion de certains postes de péage. Le paiement est légal et attendu. Pour une Jeep, il s'élève à environ 3,09 dollars américains. Mais il varie en fonction de types des véhicules.
Mais ici comme au précèdent arrêts gravitent plusieurs autres services. Des agents procèdent à des contrôles d'identité. D'autres demandent les documents du véhicule. Un rapide regard est parfois jeté à l'intérieur de l'habitacle. Des militaires des FARDC sont également présents afin d'assurer la sécurité du site. Les agents de la Direction général des migrations sont également présents.
Le paiement du péage pourrait laisser croire que le voyage va enfin retrouver son rythme. Il n'en est rien. À peine quelques minutes plus tard, à 16 heures précises, une nouvelle barrière oblige les véhicules à ralentir. Au poste de la PCR Kasaï, plusieurs administrations sont de nouveau réunies : Police de circulation routière, Direction générale de migration (DGM), services des transports ainsi que d'autres agents présents sur le site.
Les chauffeurs ralentissent presque mécaniquement. Ils connaissent déjà la procédure. En moins d'une heure, cinq postes de contrôle ou de péage ont déjà jalonné les premiers kilomètres du voyage. La route vers Kinshasa ne fait pourtant que commencer. Dans la deuxième partie de cette enquête, Cœur d'Afrique poursuit le voyage jusqu'à Kinshasa. Combien de barrières restent-il à franchir ? Quel est leur coût réel pour les transporteurs et les voyageurs ? La réponse dans notre prochaine publication.



















