Bien avant que le corps de Floribert Chebeya ne soit retrouvé dans sa voiture en juin 2010, Zelwa Katanga portait déjà derrière lui une réputation suffisamment lourde pour attirer l’attention des ONG internationales et même des autorités américaines.
Le premier élément frappant est la chronologie. Contrairement à ce que certains discours récents tentent de faire croire, le nom de Djadjidja n’émerge pas dans les archives après l’affaire Chebeya. Il apparaît plusieurs années avant.
En remontant au début des années 2000, on retrouve déjà la trace d’un “Major Djadidja” dans des récits liés aux activités de la Police militaire à Kinshasa. À l’époque, cette structure n’était pas une simple unité disciplinaire. Dans les faits, la Police militaire constituait l’un des instruments les plus redoutés du pouvoir post-guerre. Sous le régime de Joseph Kabila, elle était régulièrement associée aux arrestations sensibles, aux détentions extrajudiciaires et aux opérations de sécurité visant opposants, militaires suspects ou civils considérés comme problématiques.
Dans plusieurs témoignages de l’époque, le nom de Djadjidja revient comme celui d’un homme déjà bien installé dans cet appareil sécuritaire. Les documents consultés montrent qu’il ne s’agissait pas d’un simple exécutant de second rang, mais d’un officier disposant d’une certaine autorité opérationnelle au sein de la Police militaire à Kinshasa.
Le rapport des Nations unies qui précède l’affaire Chebeya
En 2005, dans une communication adressée au Rapporteur spécial des Nations unies sur la torture, un homme nommé Michel Tshinyemba Kateta Kahinda affirme avoir été arrêté par des éléments de la Police militaire sous l’autorité du “commandant Major Zelwa Katanga dit Djadjija”. Selon le rapport, la victime aurait ensuite été transférée vers des installations de l’ANR où elle aurait subi de graves actes de torture : passages à tabac, brûlures au mégot de cigarette, ligotage et menaces de mort.
Le plus important dans ce dossier n’est pas uniquement la gravité des accusations. C’est le fait que le nom de Zelwa Katanga se retrouve déjà, cinq ans avant Chebeya, dans des archives onusiennes liées à des violations des droits humains.
À ce stade, aucune condamnation judiciaire n’existe dans ce dossier précis. Mais dans les milieux diplomatiques et sécuritaires, ce type de signalement laisse des traces
Le veto américain avant même la mort de Chebeya
Et justement, quatre ans plus tard, une autre pièce va refaire surface. Le 17 décembre 2009, l’ambassade des États-Unis à Kinshasa rédige un câble diplomatique aujourd’hui accessible via WikiLeaks. Le document concerne un programme de formation militaire américaine organisé par le Defense Institute of International Legal Studies. Plusieurs officiers congolais devaient participer à cette formation. Mais certains noms sont rejetés.
Parmi eux figure : “Zelwa Katanga, Major, DOB 1969”. Le motif avancé est extrêmement lourd : “credible allegations of gross violations of human rights”. Autrement dit, des allégations crédibles de graves violations des droits humains. Le câble ne détaille pas les faits exacts reprochés à l’officier congolais. Mais il révèle un élément capital : plusieurs mois avant la mort de Floribert Chebeya, les autorités américaines considéraient déjà Zelwa Katanga comme suffisamment problématique pour lui interdire l’accès à une formation financée par Washington dans le cadre du mécanisme Leahy Vetting.
Ce détail change profondément la lecture du personnage. Car après l’affaire Chebeya, plusieurs récits ont progressivement tenté de présenter Djadjidja comme un officier tombé uniquement à cause d’un dossier politique ou d’un règlement de comptes interne. Pourtant, les archives montrent que son nom circulait déjà dans des dossiers sensibles bien avant 2010.
L’affaire Chebeya et les contradictions autour de Mitendi
Et lorsque l’affaire Chebeya éclate finalement, les soupçons autour de Zelwa Katanga ne feront que renforcer cette réputation déjà installée. Au fil des audiences, plusieurs témoignages affirmeront que Fidèle Bazana aurait été enterré dans une concession appartenant à Zelwa Katanga à Mitendi. C’est précisément sur ce point que plusieurs contradictions vont progressivement apparaître dans les déclarations du général.
Dans certaines interventions relayées par les médias, Djadjidja nie que Bazana ait été enterré dans sa concession. Pourtant, devant la justice, Jacques Mugabo et Doudou Ilunga affirment avoir enterré le corps dans une parcelle lui appartenant à Mitendi. Les deux hommes expliquent même qu’à leur arrivée, une fosse aurait déjà été préparée. Lors de la descente judiciaire organisée sur le site, certains habitants du quartier auraient également déclaré avoir vu des militaires revenir plus tard pour déterrer quelque chose durant la nuit.
Autre élément troublant : alors que plusieurs parcelles lui sont attribuées dans la zone de Mitendi, Djadjidja n’en reconnaîtra officiellement qu’une seule lors de certaines audiences. Pourtant, les témoins citent précisément plusieurs concessions liées à son entourage ou à ses hommes. Les contradictions apparaissent aussi autour des hommes affectés à sa sécurité et à la garde des lieux. Lors d’une confrontation judiciaire avec le major Paul Mwilambwe, Djadjidja nie connaître certains militaires comme appartenant à son bataillon. Mwilambwe affirme au contraire que l’un d’eux, l’adjudant Banza, lui aurait été personnellement présenté par Djadjidja lui-même comme gardien de la concession de Mitendi et membre de la Police militaire.
À plusieurs reprises également, le général adoptera une posture ambiguë devant la justice militaire. D’abord réticent à répondre à certaines questions, estimant être traité comme prévenu sans bénéficier du statut officiel correspondant, il finira ensuite par répondre partiellement aux juges, tout en minimisant certains liens avec les unités citées dans le dossier. Ces contradictions ne constituent pas à elles seules une preuve judiciaire définitive. Mais elles renforcent le climat de suspicion qui entoure depuis des années le rôle exact joué par certains responsables sécuritaires dans cette affaire.
La réhabilitation médiatique face aux archives
Car derrière le cas judiciaire, un autre sujet apparaît : celui de la mémoire sélective congolaise. Avec le temps, certains acteurs politiques ou médiatiques tentent régulièrement de reconstruire des figures sécuritaires controversées en patriotes oubliés, victimes de manipulations ou héros silencieux du système. Ce phénomène n’est pas nouveau en RDC. Des officiers autrefois redoutés finissent parfois réhabilités dans certaines sphères politiques, communautaires ou médiatiques, surtout lorsque les équilibres de pouvoir changent. Le problème est que les archives, elles, restent. Les rapports d’ONG restent. Les documents des Nations unies restent. Les câbles diplomatiques restent. Les témoignages judiciaires restent.
Et dans le cas du général Zelwa Katanga Djadjidja, tous ces documents racontent une histoire bien plus ancienne et bien plus complexe que celle d’un homme dont le nom serait apparu uniquement après la mort de Floribert Chebeya. Aujourd’hui encore, beaucoup de zones d’ombre demeurent. Son parcours exact avant son ascension dans la Police militaire reste peu documenté publiquement. Ses réseaux internes sous Laurent-Désiré Kabila puis Joseph Kabila restent largement opaques. Les écoles de formation qu’il aurait fréquentées ne sont pas clairement identifiées dans les archives accessibles.
Mais une chose, elle, apparaît clairement : bien avant que l’opinion congolaise découvre son nom dans le dossier Chebeya, certains rapports internationaux l’avaient déjà classé parmi les officiers dont les activités suscitaient de sérieuses inquiétudes. À ce jour, le général Zelwa Katanga continue de contester plusieurs accusations portées contre lui, et certaines procédures judiciaires demeurent en cours ou non définitivement tranchées.


















