Dans la première partie de cette enquête, Cœur d’Afrique s’est intéressé au parcours académique revendiqué par Louis France Kuzikesa. Pendant plusieurs jours, notre rédaction a confronté ses déclarations publiques aux documents institutionnels disponibles, aux offres de formation, aux archives accessibles et aux informations publiées par les établissements concernés.
ENQUÊTE, PARTIE 2 | Louis France Kuzekisa : chercheur, libre-penseur ou simplement libre plagiaire ?

Nous avons notamment cherché à identifier cette « Université des Sciences de l’Organisation de Mouyabi » dans laquelle le journaliste affirme avoir obtenu, en 2014-2015, une licence en droit public international et qu’il présente comme l’une des meilleures universités au monde. Nos recherches nous ont conduits vers l’Institut Universitaire des Sciences de l’Organisation Sophie Ntoutoume Emane, IUSO-SNE, un établissement réel et reconnu, mais situé à Libreville et dont l’appellation ne correspond pas à celle donnée publiquement par Louis France Kuzikesa.
Cette première partie laissait plusieurs questions ouvertes, notamment sur l’intitulé exact du diplôme obtenu. Mais le parcours académique n’est qu’une dimension du personnage public que Louis France Kuzikesa construit aujourd’hui. Car le journaliste ne se présente plus seulement comme diplômé en droit. Sur son compte X, il affiche également les qualités de « Recteur », de « Chercheur en Sciences de l’État » et de « penseur en organisation et fonctionnalité de l’État moderne ».
C’est donc sur ce terrain que Cœur d’Afrique a poursuivi ses vérifications. Quelles recherches Louis France Kuzikesa a-t-il produites ? Où peut-on consulter ses publications scientifiques ? Quels sont les ouvrages qu’il a déjà publiés ? Et que vaut son affirmation selon laquelle il serait le seul journaliste congolais détenteur d’une double licence ?
Seize articles scientifiques : commençons par les chercher
Être chercheur ne signifie pas nécessairement être professeur d’université ou travailler dans un laboratoire. Il existe partout dans le monde des chercheurs indépendants qui produisent des travaux parfaitement sérieux. Le titre revendiqué par Louis France Kuzikesa n’est donc pas problématique en lui-même. Ce qui peut être vérifié, en revanche, c’est la production scientifique qui accompagne cette qualité.
Selon les déclarations examinées par Cœur d’Afrique, Louis France Kuzikesa affirme avoir produit 16 articles scientifiques. C’est une production suffisamment importante pour laisser normalement des traces : titres des articles, revues de publication, noms des coauteurs éventuels, dates de publication, références bibliographiques, DOI lorsque les revues en attribuent, ou présence dans différentes bases académiques.
Cœur d’Afrique a donc recherché plusieurs variantes de son identité, notamment Louis France Kuzikesa, Louis-France Kuzikesa et Louis France Kuzikesa Ntotila. Nous avons associé ces recherches à des termes permettant d’identifier des articles scientifiques, des revues, des publications académiques et des références bibliographiques.
Au terme de ces recherches, nous n’avons retrouvé, à ce stade, aucune publication scientifique indexée clairement attribuable à Louis France Kuzikesa. Il faut immédiatement préciser ce que cela signifie, mais surtout ce que cela ne signifie pas. Nous n’affirmons pas que les 16 articles revendiqués n’existent pas. Un article scientifique peut être publié dans une revue locale peu visible sur Internet, dans une revue non indexée ou sur une plateforme difficilement accessible. Notre recherche ouverte ne permet donc pas de décréter l’inexistence de ces travaux. Elle permet en revanche de poser une question légitime : quels sont ces 16 articles scientifiques ?
Une production intellectuelle n’est pas nécessairement une publication scientifique
Louis France Kuzikesa est incontestablement prolifique dans l’espace public. Il intervient à la télévision, publie sur les réseaux sociaux, développe des réflexions sur l’État et commente régulièrement l’actualité politique et institutionnelle congolaise. Ces interventions constituent une production intellectuelle qui peut être discutée, appréciée ou contestée.
Mais dans le monde académique, l’expression « article scientifique » répond à des critères plus précis. Une tribune politique, une publication Facebook, une analyse diffusée sur X ou une intervention télévisée ne devient pas automatiquement une publication scientifique. Lorsqu’un auteur revendique 16 articles scientifiques, il doit normalement être possible d’identifier les supports dans lesquels ces travaux ont été publiés et, lorsqu’ils ont fait l’objet d’une évaluation scientifique, les revues qui les ont accueillis.
C’est précisément cette trace que Cœur d’Afrique a cherché à retrouver. À ce stade, nous ne disposons pas d’une bibliographie permettant d’identifier ces 16 publications, leurs titres, leurs dates ou les revues scientifiques qui les auraient publiées.
Louis France Kuzikesa pourrait donc lever cette interrogation très simplement en communiquant la liste de ses travaux. Une telle réponse serait d’ailleurs beaucoup plus utile que n’importe quelle polémique : seize titres, seize références et les revues correspondantes permettraient à chacun de consulter ses recherches et d’en apprécier le contenu.
Un sixième ouvrage annoncé, mais quels sont les cinq premiers ?
Au cours de notre enquête, une autre affirmation a attiré notre attention. Le 21 août 2026, Louis France Kuzikesa annonçait la prochaine publication de Tradition républicaine et culture d’hommes d’État : de la norme juridique à l’éthique politique en RDC. Dans son annonce, il qualifie lui-même ce livre de « sixième ouvrage » consacré à l’État.
S’il s’agit du sixième, cinq autres ouvrages devraient donc le précéder. Cœur d’Afrique a tenté de reconstituer cette bibliographie. Nous avons recherché les différentes variantes de son nom en les associant aux termes « livre », « ouvrage », « auteur » et « ISBN », et consulté les traces bibliographiques accessibles susceptibles de permettre d’identifier les publications précédentes.
À ce stade, nous n’avons pas réussi à établir une bibliographie vérifiable comprenant cinq ouvrages antérieurs avec leurs titres, maisons d’édition, années de publication et ISBN. Là encore, la prudence s’impose. L’absence d’un livre dans les principaux catalogues accessibles sur Internet ne signifie pas qu’il n’existe pas. Un ouvrage publié localement, à compte d’auteur ou par une petite maison d’édition peut circuler dans un réseau restreint et laisser relativement peu de traces numériques.
Mais la question demeure entière. Lorsqu’un auteur annonce publiquement la sortie de son sixième ouvrage, il est raisonnable de vouloir connaître les cinq premiers. Quels sont leurs titres ? Quand ont-ils été publiés ? Par quelles maisons d’édition ? Sous quels ISBN ? Où peut-on les consulter ou les acheter ? Ce sont des informations que l’auteur peut facilement fournir et qui permettraient de clore immédiatement cette partie de la vérification.
« Seul journaliste congolais détenteur d’une double licence » ?
Une autre affirmation de Louis France Kuzikesa est plus facile à confronter à la réalité. Dans la même intervention examinée par Cœur d’Afrique, il affirme être le seul journaliste congolais détenteur d’une double licence. Cette affirmation est difficile à soutenir.
Le journalisme congolais compte des professionnels ayant suivi plusieurs cursus universitaires. Certains ont obtenu plusieurs diplômes, d’autres ont poursuivi leurs études jusqu’au doctorat et certains exercent ou ont exercé dans l’enseignement universitaire. Il paraît donc difficile de soutenir que Louis France Kuzikesa serait le seul journaliste congolais à détenir deux licences.
Il reste évidemment possible qu’il donne à l’expression « double licence » une signification particulière. Mais dans ce cas, cette particularité mériterait d’être précisée. Présentée dans son sens ordinaire, l’affirmation selon laquelle aucun autre journaliste congolais ne posséderait deux licences ne résiste pas à la vérification.
Le problème n’est pas de se dire chercheur
Au terme de cette deuxième partie, la question mérite d’être correctement posée. Cœur d’Afrique ne cherche pas à déterminer qui a le droit ou non de réfléchir sur l’État, d’écrire des livres ou de se considérer comme chercheur. La recherche n’est pas réservée aux professeurs d’université et la production intellectuelle ne se limite pas aux institutions académiques.
Le problème apparaît lorsque des affirmations précises et vérifiables sont utilisées pour construire une autorité intellectuelle publique. Seize articles scientifiques constituent une affirmation vérifiable. Cinq ouvrages déjà publiés constituent une affirmation vérifiable. Deux licences constituent des diplômes vérifiables. Et l'affirmation d'être le seul journaliste congolais dans cette situation peut elle aussi être confrontée aux faits.
Or, après plusieurs jours de recherches, Cœur d’Afrique n’a pas réussi à retrouver les références des 16 articles scientifiques revendiqués ni à reconstituer la bibliographie des cinq ouvrages qui devraient précéder celui annoncé comme le sixième. Cela ne permet pas d’en conclure qu’ils n’existent pas. Cela signifie qu’à ce stade, leur existence et leur nature scientifique ou bibliographique ne peuvent pas être vérifiées à partir des éléments que nous avons pu retrouver.
À Louis France Kuzikesa de compléter le dossier
Au fond, les deux parties de cette enquête aboutissent au même constat. Il existe un écart entre la précision des titres et réalisations revendiqués publiquement par Louis France Kuzikesa et la difficulté rencontrée lorsqu’on tente d’en retrouver les références précises.
Dans la première partie, nous avons retrouvé un établissement qui semble correspondre à celui dans lequel il affirme avoir étudié, mais sous une autre appellation et dans une autre localisation que celles qu’il donne publiquement. Nous n’avons pas davantage pu confirmer, à ce stade, l’intitulé exact de la licence en droit public international qu’il affirme y avoir obtenue.
Dans cette deuxième partie, nous n’avons pas retrouvé les références permettant de documenter les 16 articles scientifiques revendiqués ni la bibliographie complète des cinq ouvrages qui devraient précéder son « sixième ouvrage ». Quant à son affirmation d’être le seul journaliste congolais détenteur d’une double licence, elle apparaît difficilement défendable au regard des parcours universitaires existant dans la profession.
Mais une enquête journalistique doit également laisser la place à la contradiction. Louis France Kuzikesa peut répondre à chacune de ces interrogations avec des éléments très simples : l’intitulé exact de ses diplômes, les références de ses 16 articles scientifiques, ainsi que les titres, éditeurs, années de publication et ISBN de ses cinq premiers ouvrages.
Cœur d’Afrique a tenté de le joindre par plusieurs canaux pendant la préparation de cette enquête afin de recueillir ses explications et de les intégrer à notre travail. Au moment de finaliser cette deuxième partie, nos sollicitations étaient restées sans réponse.
S’il décide de répondre et de communiquer les éléments permettant de documenter les affirmations examinées dans cette enquête, Cœur d’Afrique publiera naturellement ses explications et procédera, le cas échéant, aux mises à jour que les faits rendraient nécessaires.
La Redaction
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