Comment celui qui prétendait avoir vaincu le M23 en 2013 peut-il aujourd’hui se retrouver dans le même camp que les hommes qu’il combattait hier ? Comment l’héritier politique de Laurent-Désiré Kabila peut-il s’associer à une rébellion soutenue par le Rwanda, ce même pays contre lequel son père avait engagé une résistance historique ?
Joseph Kabila, Sultani Makenga et Paul Kagame : au nom de quel Congo combattent-ils ?

Dans un portrait publié par Le Monde, Sultani Makenga est présenté comme un général ayant fait ses armes à l’ombre du président rwandais Paul Kagame. Aujourd’hui, selon les informations faisant état de la nouvelle organisation du Front révolutionnaire national (FRN), anciennement AFC/M23, ce même Makenga aurait été désigné chef d’état-major d’un mouvement auquel Joseph Kabila est désormais associé.
Si cette nomination est confirmée, elle symbolise l’une des contradictions les plus troublantes de notre histoire politique récente. En 2012, sous la présidence de Joseph Kabila, Sultani Makenga avait été radié des Forces armées de la République démocratique du Congo. En 2013, le pouvoir de Kinshasa célébrait la défaite militaire du M23 comme une victoire majeure de l’armée nationale. Treize ans plus tard, les mêmes hommes se retrouveraient dans un même camp, cette fois contre les FARDC.
Que s’est-il donc passé entre 2013 et 2026 ? Qui a changé de conviction ? Qui a changé de maître ? Et surtout, qui trompait qui depuis le commencement ? La question mérite d’être posée avec gravité, car il ne s’agit plus simplement d’une rivalité entre Joseph Kabila et Félix Tshisekedi. Il s’agit de la souveraineté d’un pays, de son intégrité territoriale et de l’avenir de millions de Congolais.
Dans une tribune publiée en Afrique du Sud en 2025, Joseph Kabila aurait présenté la cause du M23 comme l’expression des « aspirations légitimes du peuple ». Mais de quel peuple parle-t-il exactement ? Celui dont les villages ont été détruits ? Celui dont les femmes ont subi des violences sexuelles ? Celui dont les enfants grandissent dans les camps de déplacés ? Celui qui a fui les combats et abandonné ses terres ?
Les rapports des experts des Nations unies ont documenté le soutien militaire rwandais au M23 et l’implication directe de forces rwandaises dans les opérations à l’est de la RDC. Les États-Unis ont également dénoncé cette implication. Ces éléments donnent une dimension particulièrement grave au rapprochement politique entre un ancien chef de l’État congolais et une rébellion bénéficiant d’un tel soutien extérieur.
Plus inquiétant encore, dans un article publié récemment par Le Point, le FRN affirme ne pas rechercher une simple place dans le système politique actuel, mais vouloir incarner une alternative de refondation nationale. Il promet notamment la justice, la citoyenneté, la redistribution des richesses et le retour des réfugiés.
C’est précisément le mot « citoyenneté » qui devrait interpeller les Congolais. À qui cette promesse s’adresse-t-elle ? Quels problèmes de citoyenneté prétend-elle résoudre ? Quels mécanismes sont envisagés pour le retour des réfugiés et la protection des populations déplacées ?
Dans une région où les conflits fonciers, les déplacements forcés, les appartenances nationales et les mouvements transfrontaliers constituent des questions explosives, aucune ambiguïté ne devrait être tolérée.
Des inquiétudes circulent depuis longtemps concernant d’éventuelles politiques de modification démographique dans l’est du Congo. Ces allégations doivent être examinées avec rigueur et ne sauraient justifier la suspicion collective contre une communauté. Mais les dirigeants du FRN ont le devoir de préciser leur projet et de garantir sans équivoque les droits des populations congolaises déplacées.
La composition de la direction politique et militaire annoncée du mouvement mérite également un examen attentif. Alors que certains accusent régulièrement Félix Tshisekedi de tribalisme, il serait intéressant d’analyser la représentativité nationale de ceux qui prétendent aujourd’hui refonder le Congo.
Omoni Mungala kuna ? To Muluba ? To Muyaka ? To Musongye ? Cette interrogation ne signifie pas que chaque communauté devrait obligatoirement disposer d’un représentant dans une organisation. Elle rappelle plutôt qu’un mouvement qui prétend parler au nom de toute la nation doit pouvoir expliquer comment il entend représenter la diversité congolaise, et non simplement les intérêts d’un cercle politico-militaire.
Il est tout aussi légitime de s’interroger sur les déclarations évoquant une possible « soudanisation » de la RDC. Qui aurait intérêt à voir le Congo fragmenté en territoires soumis à différentes autorités armées ? Qui profiterait d’un État congolais durablement affaibli ? L’histoire de notre pays nous oblige à prendre ces questions au sérieux.
Laurent-Désiré Kabila avait fini par rompre avec ses anciens alliés rwandais, entraînant une guerre dévastatrice. Il avait fait de la souveraineté nationale un principe central de son discours politique. Son appel à ne jamais trahir le Congo demeure profondément ancré dans la mémoire collective.
Quel contraste avec la trajectoire actuelle de Joseph Kabila !
Le Service national, associé à l’héritage de Mzée Laurent-Désiré Kabila, connaît aujourd’hui un nouvel essor sous Félix Tshisekedi. Pendant que cette institution contribue à la formation et à l’encadrement des jeunes Congolais, l’héritier de celui dont elle porte le nom se retrouve politiquement associé, selon les informations rapportées, à des acteurs armés qui combattent les institutions de la République.
L’alliance FCC-CACH avait pourtant ouvert une autre possibilité. Joseph Kabila pouvait choisir de demeurer un ancien président engagé dans la vie politique nationale, défendre son bilan, critiquer son successeur et proposer une alternance démocratique. Il avait la possibilité de servir le Congo autrement.
Pourquoi choisir une trajectoire qui le rapproche de ceux qui combattent l’armée de son propre pays ?
Quel gâchis politique et historique ! Une question plus dérangeante encore s’impose : Joseph Kabila a-t-il réellement rompu avec les réseaux d’influence rwandais au cours de ses années au pouvoir, ou certaines relations ont-elles survécu aux affrontements officiels ?
Cette interrogation n’est pas une preuve de collusion permanente. Elle constitue néanmoins une question politique légitime à laquelle les faits et l’histoire devront apporter des réponses.
Je me souviens notamment de cette cérémonie du 30 juin à Kinshasa, en présence du roi des Belges, au cours de laquelle l’arrivée de Paul Kagame semblait avoir occupé une place singulière dans le protocole. Cet épisode, dont les circonstances exactes mériteraient d’être revisitées, avait laissé chez certains Congolais une impression troublante.
Aujourd’hui, à la lumière des nouveaux rapprochements politiques, certains événements du passé prennent une autre résonance. Mais au-delà des personnes, il reste une vérité fondamentale : le Congo n’appartient ni à Joseph Kabila, ni à Félix Tshisekedi, ni à Paul Kagame. Il appartient au peuple congolais.
Nous n’avons qu’une seule patrie. Celle de nos pères, de nos mères, de nos aïeux et de nos ancêtres. Une terre dont nous avons hérité et que nous avons le devoir de transmettre intacte aux générations futures.
Les Congolais peuvent avoir des divergences politiques profondes. Ils peuvent s’opposer au président Tshisekedi, critiquer son gouvernement et réclamer une autre gouvernance. C’est leur droit le plus absolu. Mais aucune ambition politique ne devrait conduire à légitimer une rébellion armée soutenue par une puissance étrangère.
La souveraineté nationale ne peut pas être une valeur que l’on défend uniquement lorsqu’on occupe le pouvoir. Face aux violences, aux pillages, aux déplacements massifs et aux souffrances des populations de l’Est, notre responsabilité collective est de défendre l’intégrité territoriale de la République, de soutenir nos FARDC dans le respect du droit et de refuser toute entreprise de fragmentation du pays.
La mobilisation nationale doit être ferme, lucide et responsable. Elle doit viser les organisations armées et leurs soutiens, jamais les populations civiles ou des communautés désignées en raison de leurs origines. Joseph Kabila doit répondre à une question simple : comment peut-on prétendre défendre le Congo tout en se rapprochant politiquement de ceux qui prennent les armes contre lui ?
L’histoire jugera les actes de chacun. Elle jugera ceux qui auront défendu la République, ceux qui auront préféré leurs ambitions personnelles à l’intérêt national et ceux qui auront fermé les yeux devant la souffrance de notre peuple. Le Congo a déjà payé un prix trop élevé pour continuer à subir les mêmes guerres sous des noms différents.
Le peuple Congolais doit rester mobilisé pour défendre sa souveraineté, son unité et son intégrité territoriale. Barrer la route aux rebellions armées et à toutes les ingérences étrangères est un devoir national.
Deo KASONGO
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