La journée du 3 juin 2026 l’a encore démontré. À peine quelques heures après le début de la ville morte décrétée par une partie de l’opposition, certains responsables politiques annonçaient déjà un succès historique. Dès 8 heures du matin, Prince Epenge proclamait la victoire. Delly Sesanga allait encore plus loin en affirmant : « À mains nues, nous l’avons plaqué au sol. » Mais de quelle victoire parlons-nous exactement ? Oui, des perturbations ont été observées dans plusieurs quartiers de Kinshasa. Oui, certains commerces ont fermé par prudence. Oui, une partie de la population a hésité à sortir tôt le matin. Mais quelques heures plus tard, la circulation reprenait progressivement dans plusieurs communes, les activités redémarraient et la ville poursuivait son rythme normal. Le problème n’est pas qu’une opposition manifeste. Une démocratie a besoin d’opposition. Une démocratie sans opposition devient une administration du silence. Le véritable problème est cette tendance croissante à transformer chaque agitation ponctuelle en « chute du régime », chaque perturbation en « victoire historique » et chaque tendance sur les réseaux sociaux en basculement national et « plaquage au sol du tyran ».
Cette logique est dangereuse parce qu’elle finit par remplacer la stratégie politique par la psychologie militante. L’histoire récente de notre pays devrait pourtant enseigner davantage de prudence à ceux qui connaissent réellement la RDC. Pendant des années, l’UDPS avait développé une capacité de mobilisation populaire exceptionnelle face au régime de Joseph Kabila. Des villes mortes, organisées sans réseaux sociaux mais parfois bien plus suivies que celle du 3 juin, avaient paralysé Kinshasa. Des marches avaient mobilisé des foules immenses. Certaines journées avaient pratiquement arrêté l’activité dans plusieurs villes du pays.
Pourtant, malgré cette pression populaire réelle, Joseph Kabila avait continué à gouverner, à organiser ses institutions et à poursuivre ses objectifs politiques. Et cela pendant près de 18 ans, voire 21 ans si l’on inclut les années de Laurent-Désiré Kabila. Pourquoi ? Parce qu’en politique, le bruit ne suffit pas. Le véritable pouvoir se construit dans la durée, dans les institutions, dans les équilibres politiques et dans la capacité à organiser l’État. Il repose aussi sur l’endurance stratégique et l’intelligence du rapport de force. C’est précisément ce qui manque aujourd’hui à une partie de notre opposition : une stratégie nationale cohérente capable d’aller au-delà des émotions du moment.
Et c’est là qu’intervient le deuxième grand débat actuel : celui de la Constitution. Depuis plusieurs semaines, une partie de l’opposition semble avoir choisi la politique du refus absolu. Refus de discuter. Refus de participer. Refus même d’entrer dans le débat. Pourtant, une question simple mérite d’être posée avec honnêteté : si des discussions constitutionnelles avancent politiquement malgré tout, que gagnera réellement l’opposition en restant totalement absente ? L’histoire politique africaine est remplie d’oppositions qui ont boycotté des processus avant de découvrir, parfois trop tard, qu’elles avaient abandonné le terrain à leurs adversaires .Car la réalité est simple : lorsqu’un camp quitte la table, il laisse les autres écrire seuls les règles du jeu. Si demain une nouvelle architecture institutionnelle devait émerger, la présence de l’opposition et de la société civile serait justement indispensable pour empêcher les excès, limiter les abus et imposer des garde-fous. Leur présence servirait de pare-feu contre toute tentative de produire une Constitution des vainqueurs. C’est peut-être là l’étendue réelle de leur force politique dans la situation actuelle. Vouloir projeter une puissance supérieure pourrait devenir une illusion politiquement coûteuse à court et à moyen terme.
Une autre question mérite alors d’être posée. Quelle logique voudrait que ceux qui, en 2006, avaient conçu une Constitution sans disposer eux-mêmes d’un mandat populaire, puis organisé un référendum émaillé de tricherie pour obtenir son adoption, soient aujourd’hui considérés comme les seuls défenseurs légitimes de ce texte ? Et inversement, pourquoi ceux qui avaient rejeté cette Constitution à l’époque et qui disposent désormais du mandat populaire ne pourraient-ils pas proposer sa modification ou son changement ? Le vrai patriotisme ne consiste pas uniquement à dire non. Il consiste aussi à savoir où et comment se battre. L’UDPS avait choisi la route la plus longue : celle de la construction progressive d’une base politique sur plusieurs décennies. Un tel combat demande davantage qu’un parti unipersonnel. L’UDPS avait été créée par treize personnalités politiques et n’appartenait à aucune d’entre elles individuellement. Aujourd’hui, une grande partie des formations politiques congolaises reste construite autour d’ambitions individuelles immédiates plutôt qu’autour d’une vision institutionnelle durable. Le Congo n’a pas seulement besoin de débats émotionnels autour des mandats présidentiels. Le pays a besoin d’un débat sérieux sur la structure même de son État. Pourquoi continuons-nous à avoir des gouvernements pléthoriques ? Pourquoi l’administration congolaise reste-t-elle prisonnière des arrangements politiques permanents ? Pourquoi les institutions produisent-elles autant de postes improductifs ?
La RDC compte régulièrement plus de 50 ministres et vice-ministres dans certains gouvernements là où plusieurs grandes démocraties fonctionnent avec des exécutifs beaucoup plus réduits. A chaque élection, le peuple croise les doigts en comptant sur la bonne fois des politiques pour ne pas dépasser le seuil de 100 ministres, ne peut-on pas limiter le nombre des ministres dans la constitution ? Alors que l’on sait que le budget de fonctionnement des institutions absorbe chaque année une part considérable des dépenses publiques, pendant que les infrastructures, les hôpitaux et l’école publique restent sous-financés.
Pourquoi les cabinets explosent-ils en nombre de conseillers pendant que les services publics s’effondrent ? Pourquoi certaines institutions deviennent-elles essentiellement des espaces de redistribution politique ? Les questions liées à l’architecture actuelle d’accession au pouvoir méritent aussi un vrai débat : faut-il revenir à un scrutin présidentiel à deux tours ? Certaines institutions sont-elles devenues trop coûteuses par rapport à leur utilité réelle (Le Senat par exemple) ? Voilà les vraies questions constitutionnelles. La prochaine Constitution devrait limiter clairement le nombre de ministres. Elle devrait encadrer strictement le nombre de conseillers politiques. Elle devrait réduire les zones grises qui permettent la multiplication infinie des structures improductives. Elle devrait renforcer l’administration publique au lieu de la transformer en espace permanent de distribution clientéliste.
Mais pour imposer ce type de réformes, il faut être présent dans les discussions. Il faut livrer le combat politique là où les décisions se prennent réellement. La politique n’est pas un concours de déclarations virales. Et surtout, en politique, toute action entraîne une réaction. Après la démonstration de l’opposition viendra naturellement celle du pouvoir. C’est la logique normale du rapport de force démocratique. Le pouvoir cherchera lui aussi à démontrer sa capacité de contrôle institutionnel, politique et sécuritaire. Le véritable enjeu n’est donc pas de savoir qui a gagné quelques heures sur Facebook ou X. Le véritable enjeu est de savoir qui possède aujourd’hui une vision suffisamment solide pour éviter au Congo de rester prisonnier de cycles éternels d’agitation politique sans transformation structurelle profonde. Notre pays mérite mieux que la politique émotionnelle permanente. Le Congo mérite enfin une classe politique capable de penser l’État avant de penser les slogans. Parce qu’au final, les peuples ne se développent pas avec des déclarations triomphalistes. Ils se développent avec des institutions fortes, des débats sérieux et des dirigeants capables de voir plus loin que la prochaine tendance sur les réseaux sociaux.



















