Je suis catholique. Comme des millions de Congolais, j'accepte que nos évêques nous guident dans la foi, la morale et les valeurs chrétiennes. En revanche, je ne leur ai jamais donné mandat de penser à ma place sur les questions politiques. Leur mission est d'éclairer les consciences, non de se substituer au peuple dans les choix qui relèvent de la souveraineté nationale.
Une question fondamentale mérite d'être posée : au nom de qui parle réellement la CENCO lorsqu'elle prétend définir ce qui est bon ou mauvais pour l'avenir institutionnel de la République ? Les évêques ne sont pas élus. Ils ne représentent pas la volonté populaire. Leur autorité est spirituelle, pas démocratique. Dans une République, c'est le peuple qui tranche les grandes orientations politiques à travers les institutions qu'il s'est librement données.
Ce qui frappe surtout, c'est l'évolution de la position de la CENCO sur la Constitution de 2006. Beaucoup semblent avoir oublié qu'avant son adoption, cette Constitution était loin de faire l'unanimité dans les milieux catholiques. L'abbé José Mpundu avait publiquement annoncé qu'il voterait « non », estimant qu'on ne pouvait cautionner un texte élaboré dans la confusion, sans véritable appropriation populaire et sous une forte pression internationale. Le Conseil de l'Apostolat des Laïcs Catholiques du Congo (CALCC) avait lui aussi mené campagne contre cette Constitution.
Vingt ans plus tard, ceux qui dénonçaient hier les imperfections de ce texte en sont devenus les gardiens les plus intransigeants. Toute discussion sur une éventuelle révision est désormais présentée comme une menace pour la démocratie. Cette évolution mérite au minimum d'être interrogée. Une Constitution est un contrat politique, non un texte sacré. Dans toutes les démocraties, elle peut être débattue et révisée selon les procédures qu'elle prévoit elle-même.
Plus préoccupant encore, la CENCO semble avoir progressivement abandonné son rôle traditionnel d'autorité morale pour devenir un acteur politique à part entière. Une Église qui adresse des ultimatums au pouvoir, qui fixe des échéances politiques, qui appelle à empêcher certaines réformes et qui participe directement au rapport de force cesse d'être un simple guide spirituel. Elle devient un protagoniste du débat politique. Et tout protagoniste politique doit accepter la contradiction.
L'évolution interne de l'Église catholique congolaise renforce ce sentiment. Le CALCC, autrefois omniprésent dans les mobilisations contre le régime de Joseph Kabila, est aujourd'hui réduit au silence. Les évêques qui ne partagent pas la ligne politique dominante de la CENCO semblent de plus en plus marginalisés. L'absence remarquée de plusieurs d'entre eux lors du dernier congrès épiscopal illustre les fractures qui traversent désormais cette institution. Une Église qui prêche la collégialité devrait commencer par la faire vivre en son sein.
La guerre dans l'Est du pays constitue un autre exemple de cette ambiguïté. La CENCO appelle régulièrement au départ des troupes étrangères présentes en République démocratique du Congo. Mais elle entretient une confusion regrettable en mettant dans une même catégorie les armées burundaise et ougandaise, présentes sur le territoire congolais à la demande du gouvernement dans le cadre d'accords de coopération militaire, et l'armée rwandaise, accusée par les autorités congolaises et de nombreux partenaires internationaux de soutenir le M23 et de porter atteinte à la souveraineté de notre pays.
Cette confusion est profondément injuste. On ne peut pas placer sur un même plan des forces invitées à contribuer à la défense d'un État souverain et une armée accusée de soutenir une rébellion qui occupe une partie de son territoire. À force de vouloir apparaître équidistante, la CENCO donne parfois le sentiment de ne jamais désigner clairement l'agresseur. Sur une question aussi fondamentale que l'intégrité territoriale de la République, les Congolais sont en droit d'attendre une parole plus claire et plus courageuse.
L'Église est parfaitement libre de participer au débat politique. C'est son droit. Mais elle ne peut pas réclamer simultanément le privilège de l'autorité morale et les avantages de l'engagement politique. On ne peut pas entrer dans l'arène tout en exigeant d'être traité comme si l'on était resté dans les tribunes. Dès lors qu'elle choisit d'influencer les choix institutionnels de la République, la CENCO doit accepter que ses positions soient analysées, contestées et critiquées.
La même exigence de cohérence vaut d'ailleurs pour une partie de l'opposition. Plusieurs de ses dirigeants ont eux-mêmes défendu, à différentes périodes de leur parcours, des réformes institutionnelles ou des révisions constitutionnelles. Aujourd'hui, ils présentent toute réflexion sur le sujet comme une hérésie démocratique. Cette mémoire sélective affaiblit leur crédibilité.
Le véritable danger pour notre démocratie n'est pas l'existence d'un débat constitutionnel. Le véritable danger est de laisser croire que certains acteurs seraient investis d'une forme d'infaillibilité politique. Aucune institution ne doit être placée au-dessus de la critique. Ni le Président de la République. Ni le Parlement. Ni les partis politiques. Ni les organisations de la société civile. Ni les Églises.
Le Congo n'a pas besoin de nouveaux magistères politiques. Il a besoin d'un peuple libre, d'institutions fortes et d'un débat démocratique où chaque acteur accepte d'être contredit. L'autorité spirituelle de l'Église est précieuse. Elle risque cependant de s'affaiblir lorsqu'elle se confond avec le combat politique. À vouloir être à la fois guide des consciences et chef de file de l'opposition, la CENCO prend le risque de perdre ce qui fait sa force depuis toujours : sa capacité à parler au nom de tous les Congolais, et non d'un camp contre un autre. Matamba Lukasu
TribuneTribune
TRIBUNE: La CENCO et le piège de l'infaillibilité politique
Le récent message de la Conférence Épiscopale Nationale du Congo (CENCO), intitulé *« La Nation est en péril ! »*, a une nouvelle fois placé l'Église catholique au cœur du débat politique national. Comme toujours, sa parole mérite d'être écoutée avec respect. Mais le respect n'implique ni le silence, ni l'adhésion automatique. Lorsqu'une institution religieuse choisit de s'exprimer sur les grandes orientations politiques d'un pays, elle doit accepter que ses positions soient discutées comme celles de tout autre acteur public.

Par Matamba Lukasu
Publié le 26 juin 2026
Modifié le 27 juin 2026 à 10h41
Lecture : 5 minutes.
Matamba Lukasu
Auteur et Cadre UDPS
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