Première partie de notre enquête sur le parcours académique et scientifique revendiqué par le journaliste congolais
ENQUÊTE | Louis France Kuzikesa a-t-il vraiment étudié dans « l’une des meilleures universités au monde » ? Partie 1

Louis France Kuzikesa est un visage bien connu du paysage médiatique congolais. Journaliste et animateur de l’émission Libre Opinion, il s’est notamment construit une réputation grâce à ses entretiens, au cours desquels il parvient régulièrement, avec une certaine intelligence, à poser à ses invités des questions qui les déstabilisent. Mais depuis quelque temps, le journaliste ne se présente plus uniquement comme un homme des médias. Sur son compte X, il affiche également les qualités de « Recteur », de « Chercheur en Sciences de l’État » et de « penseur en organisation et fonctionnalité de l’État moderne ». Il évoque ses travaux scientifiques, annonce des ouvrages et intervient régulièrement sur des questions de droit, d’organisation et de fonctionnement de l’État. Il est également candidat déclaré à l’élection présidentielle de 2028.
C’est cette dimension moins connue du personnage qui a intéressé Cœur d’Afrique. Quel est exactement le parcours académique de Louis France Kuzikesa ? Quels diplômes possède-t-il ? Où les a-t-il obtenus ? Et que peut-on retrouver de la production scientifique qu’il revendique publiquement ? Pendant plusieurs jours, notre rédaction a confronté ses déclarations publiques aux informations disponibles auprès des institutions concernées, aux documents officiels gabonais, aux offres de formation disponibles et aux bases académiques et bibliographiques accessibles en ligne. Nous avons également tenté d’obtenir directement ses explications.
Cette enquête sera publiée en deux parties. Dans cette première partie, nous nous intéressons exclusivement à son parcours universitaire, et plus particulièrement à un diplôme qu’il affirme avoir obtenu au Gabon dans un établissement qu’il présente comme faisant partie des meilleures universités au monde. Dans la deuxième partie, nous examinerons sa qualité revendiquée de chercheur, ses publications scientifiques, ses ouvrages et certaines autres affirmations relatives à son parcours académique.
Une université difficile à retrouver dans une ville qui n'existe pas
Le point de départ est une déclaration publique de Louis France Kuzikesa. Dans une intervention vidéo consultée par Cœur d’Afrique, le journaliste affirme être licencié en droit public international. Il situe l’obtention de ce diplôme durant l’année académique 2014-2015, au Gabon, dans un établissement qu’il appelle l’« Université des Sciences de l’Organisation de Mouyabi ». Il présente par ailleurs cet établissement comme faisant partie des meilleures universités au monde et la ville comme la ville économique du Gabon.
Nous avons donc commencé par rechercher la « ville économique du Gabon », Mouyabi, puis tenté d’y retrouver cette université. Et c’est là qu’apparaissent les premières contradictions. Cœur d’Afrique n’a retrouvé, au Gabon, aucun établissement d’enseignement supérieur portant exactement le nom d’« Université des Sciences de l’Organisation de Mouyabi ». Nous n’avons pas non plus trouvé de ville gabonaise appelée Mouyabi. Le seul Mouyabi que nous avons pu identifier au Gabon est un village situé dans la province du Haut-Ogooué. Même à Libreville, nous n’avons trouvé aucun quartier portant ce nom. L’appellation utilisée par Louis France Kuzekisa pour désigner son université ne correspond donc à aucun établissement universitaire gabonais que nous avons pu identifier dans les documents, archives et répertoires consultés.
Nos recherches nous ont toutefois conduits vers un établissement dont le nom est suffisamment proche pour retenir notre attention : l’Institut Universitaire des Sciences de l’Organisation Sophie Ntoutoume Emane (IUSO-SNE). Cet institut comprend plusieurs départements, dont celui des Carrières juridiques et administratives. Mais il ne s’agit pas, à proprement parler, d’une université classique disposant d’une faculté de droit. L’IUSO-SNE est un institut à vocation professionnalisante, orienté notamment vers la formation et l’insertion professionnelle.
Dans le contexte congolais, on pourrait le rapprocher, avec les nuances nécessaires, du CIDEP, même si, par son organisation et son fonctionnement, l’IUSO-SNE présente davantage de similitudes avec certains instituts supérieurs. Une première différence importante apparaît donc entre l’établissement que nous avons identifié et le récit de Louis France Kuzekisa : l’IUSO-SNE est situé à Libreville et n’est pas une université au sens classique du terme. Or, dans son intervention, Louis France parle de « Mouyabi », qu’il présente comme « la ville économique du Gabon », et évoque une université qui figurerait parmi les meilleures au monde. À ce stade de notre enquête, ces affirmations ne correspondent ni aux caractéristiques de l’IUSO-SNE que nous avons identifié, ni aux informations géographiques et institutionnelles que nous avons pu vérifier jusqu’ici.
De l'école professionnelle à l'Institut universitaire
Pour comprendre la nature de cet établissement, Cœur d’Afrique a remonté son histoire. À sa création en 1984, l’institution s’appelait École Nationale Supérieure de Secrétariat, ENSS. Sa vocation était alors essentiellement professionnelle : elle recrutait des titulaires du baccalauréat sur concours et dispensait une formation supérieure destinée notamment à former des cadres opérationnels en secrétariat, sténographie, sténotypie et dactylographie.
L’établissement a ensuite évolué. En 2006, il portait le nom d’Institut Universitaire de Secrétariat et des Sciences de l’Organisation, IUSSO. En 2008, soit avant la période durant laquelle Louis France Kuzikesa affirme y avoir étudié, il avait déjà adopté l’appellation Institut Universitaire des Sciences de l’Organisation Sophie Ntoutoume Emane. Son offre académique s’est depuis élargie et comprend notamment des formations juridiques et administratives. Cette évolution est importante, car elle permet d’écarter une possible confusion historique : si Louis France a commencé ses cinq années d’études autour de 2010, l’établissement ne portait déjà plus l'une de ses anciennes appellations. Il était connu sous le nom d'IUSO-SNE.
Les documents officiels gabonais consultés apportent par ailleurs une précision intéressante sur son statut. Le ministère gabonais de l’Enseignement supérieur répertorie l’établissement comme Institut Universitaire des Sciences de l’Organisation et le distingue des institutions portant l’appellation d’université, telles que l’Université Omar Bongo, l’Université des Sciences de la Santé ou l’Université des Sciences et Techniques de Masuku.
Un document budgétaire officiel gabonais datant de 2015 effectue lui aussi une distinction entre plusieurs catégories d’établissements. Les universités y apparaissent séparément des écoles et instituts, parmi lesquels figure l’IUSO. Autrement dit, l’établissement est bien une institution d’enseignement supérieur, mais les documents officiels consultés ne permettent pas de le présenter simplement comme l’« Université des Sciences de l’Organisation de Mouyabi ».
Accordons-lui le bénéfice du doute
À ce stade, deux hypothèses étaient possibles. Soit Louis France Kuzekisa faisait référence à un autre établissement que nous n’avons pas réussi à identifier, soit il désignait de manière très approximative l’IUSO lorsqu’il parlait de l’« Université des Sciences de l’Organisation de Mouyabi ». Pour poursuivre nos vérifications sans tirer de conclusion prématurée, Cœur d’Afrique a choisi de retenir la seconde hypothèse, la plus favorable à l’intéressé. Nous sommes donc partis du principe que Louis France Kuzekisa avait effectivement étudié à l’IUSO de Libreville, mais qu’il avait simplement donné une appellation et une localisation imprécises lors de son intervention.
Cette hypothèse soulève pourtant, à elle seule, des questions légitimes. Comment un ancien étudiant peut-il se tromper sur l’appellation exacte de l’établissement dans lequel il affirme avoir étudié ? Plus encore, comment expliquer une confusion sur la ville dans laquelle il aurait passé cinq années de son parcours universitaire ? Ces interrogations mériteraient d’être posées. Nous avons cependant choisi de ne pas nous y attarder à ce stade, car elles pourraient nous conduire à des conclusions hâtives sur la seule base de ces imprécisions. Retenir l’hypothèse de l’IUSO permet en revanche de poser une question beaucoup plus importante et surtout vérifiable : l’IUSO délivrait-il, en 2014-2015, le diplôme que Louis France Kuzekisa affirme y avoir obtenu ?
Une licence en droit public international ?
Louis France Kuzikesa affirme être titulaire d’une licence en droit public international. Nous avons donc examiné les formations juridiques proposées par l’établissement. L’IUSO possède effectivement un Département des Carrières Juridiques et Administratives et forme des professionnels dans plusieurs domaines du droit et de l’administration. Il ne serait donc pas exact d’affirmer que cet établissement ne dispense pas de formations juridiques.
La difficulté se trouve ailleurs. Dans les offres de formation que nous avons pu consulter, Cœur d’Afrique n’a retrouvé aucune licence portant précisément l’intitulé « droit public international ». Les formations identifiées comprennent notamment des licences professionnelles de Juriste d’entreprise, d’Administration publique, de Droit du numérique et de Droit et Gestion des Collectivités Locales. L’orientation des formations juridiques retrouvées est donc fortement professionnalisante.
Cette orientation apparaît également dans le parcours d’anciens étudiants. Cœur d’Afrique a notamment retrouvé celui de Bryant-Halberryc Mouity Oumar, qui indique avoir obtenu à l’IUSO un DUT en carrière juridique en 2012-2013, avant de poursuivre avec une Licence professionnelle de Juriste d’entreprise, option droit privé, en 2013-2014. Cet exemple est particulièrement intéressant parce qu’il se situe immédiatement avant l’année durant laquelle Louis France affirme avoir obtenu son propre diplôme
Cela suffit-il pour conclure que Louis France Kuzikesa n’a jamais obtenu de licence en droit public international ? Non. Les archives complètes de l’offre académique de l’IUSO pour l’année 2014-2015 ne sont pas disponibles en ligne. Nous n’avons pas non plus retrouvé de palmarès officiel des diplômés de cette année permettant de confirmer ou d’infirmer directement son affirmation.
La conclusion journalistiquement rigoureuse est donc plus limitée : à ce stade de notre enquête, nous n’avons pas réussi à confirmer l’existence, à l’IUSO en 2014-2015, d’une licence portant l’intitulé exact revendiqué par Louis France Kuzikesa. Nous avons officiellement contacté l’établissement afin d’obtenir une clarification.
« L’une des meilleures universités au monde » : selon quel classement ?
Reste une autre affirmation, beaucoup plus catégorique. Louis France Kuzikesa présente l’établissement dans lequel il affirme avoir étudié comme faisant partie des meilleures universités au monde. Cœur d’Afrique a donc cherché sur quels éléments objectifs pouvait reposer une telle affirmation. L’IUSO est un établissement réel et reconnu au Gabon. Ce point n’est pas contesté. Mais les documents officiels que nous avons consultés le présentent comme un institut universitaire et le distinguent des principales universités gabonaises. Surtout, nos recherches n’ont retrouvé l’IUSO dans aucun des grands classements universitaires internationaux consultés qui permettrait d’étayer l’affirmation selon laquelle il ferait partie des meilleures universités du monde. Même à l’échelle du Gabon, lorsque l’on consulte les principaux classements disponibles des établissements universitaires du pays, l’IUSO n’apparaît pas parmi les institutions les mieux classées.
La question n’est donc pas de dénigrer l’IUSO ni de remettre en cause la valeur des formations qu’il dispense. Un établissement d’enseignement supérieur n’a d’ailleurs pas besoin de figurer dans les grands classements internationaux pour offrir une formation valable. La question est beaucoup plus précise : sur quels critères objectifs Louis France Kuzikesa se fonde-t-il pour présenter cet institut comme l’une des meilleures universités au monde ?
Cette interrogation est d’autant plus légitime que Louis France Kuzikesa se présente lui-même comme chercheur et doctorant. À ce titre, on pourrait raisonnablement attendre de lui une certaine rigueur dans la formulation d’une affirmation aussi facilement vérifiable. Présenter un établissement comme l’un des meilleurs au monde suppose normalement de pouvoir s’appuyer sur des critères mesurables, des classements reconnus ou, à tout le moins, des indicateurs académiques permettant de justifier une telle appréciation. Or, si l’IUSO n’apparaît déjà pas parmi les établissements les mieux classés au Gabon dans les classements que nous avons consultés, sur quelle base peut-il être présenté comme l’une des meilleures universités au monde ?
Ce que notre enquête établit, et ce qu’elle n’établit pas
Il faut ici être précis. Cœur d’Afrique n’affirme pas que Louis France Kuzikesa a falsifié un diplôme. Nous ne disposons d’aucun élément permettant de soutenir une accusation aussi grave. Nous n’affirmons pas non plus qu’il n’a jamais étudié à l’IUSO. L’établissement existe, dispense des formations juridiques et pourrait parfaitement avoir compté Louis France Kuzikesa parmi ses étudiants.
Ce que notre enquête met en évidence est différent. Le nom de l’établissement qu’il donne publiquement ne correspond pas à celui que nous avons identifié. Sa localisation pose également question. L’intitulé exact de la licence en droit public international qu’il affirme avoir obtenue n’apparaît dans aucune des offres de formation que nous avons pu consulter autour de la période concernée. Enfin, nous n’avons trouvé aucun élément objectif permettant de présenter l’IUSO comme l’une des meilleures universités au monde.
Ces interrogations pourraient pourtant être levées assez simplement. Il suffirait à Louis France Kuzikesa de préciser l’appellation exacte de l’établissement dans lequel il a étudié, l’intitulé officiel du diplôme obtenu ainsi que l’année de son obtention. Une réponse de l’IUSO à la demande de clarification que nous lui avons adressée permettrait également d’éclaircir une partie importante de ces questions.
Dans un souci d’équité et de respect du contradictoire, Cœur d’Afrique a tenté de joindre Louis France Kuzikesa par plusieurs canaux afin de lui permettre de répondre à nos questions avant la publication de cette enquête. Au moment de finaliser cette première partie, nos sollicitations étaient restées sans réponse.
Notre enquête ne s’arrête cependant pas à son parcours universitaire. D’autres affirmations publiques de Louis France Kuzikesa ont également retenu notre attention.
Dans la deuxième partie, nous nous intéresserons à une autre facette du parcours qu’il revendique : sa qualité de « chercheur en Sciences de l’État », les 16 articles scientifiques qu’il affirme avoir produits, ses ouvrages, ainsi que son affirmation selon laquelle il serait le seul journaliste congolais détenteur d’une double licence.
La Redaction
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