La mission prophétique de l'Église catholique congolaise s'arrête-t-elle là où commencent les intérêts de certains acteurs politiques ? La question mérite d'être posée à la lumière des révélations recueillies par Cœur d’Afrique sur les divergences qui traversent la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO) depuis l'annonce, par Joseph Kabila, de la création du Front pour la Refondation de la Nation (FRN).

Selon les informations confidentielles obtenues par notre rédaction, des échanges dans des groupes WhatsApp réunissant des évêques ont donné lieu à de vives discussions sur la position que devrait adopter l'Église face au ralliement de l'ancien président à la rébellion. Plusieurs prélats ont rappelé que la CENCO, qui invoque régulièrement sa mission prophétique pour dénoncer les dérives du pouvoir et interpeller les institutions, ne pouvait rester silencieuse face à une situation aussi grave. Certains ont explicitement demandé la publication d'un communiqué condamnant le choix de Joseph Kabila.

Cette proposition s'est heurtée à l'opposition d'un autre groupe d'évêques, principalement issus du Katanga et d'une partie de Kinshasa. Pour ces derniers, la CENCO a déjà présenté une solution à la crise congolaise à travers son initiative de dialogue national. La priorité n'est donc pas de condamner Joseph Kabila, mais de pousser le pouvoir à accepter cette voie de sortie de crise.

Un détail rapporté à Cœur d’Afrique illustre l'atmosphère de ces échanges. Face aux demandes de condamnation, un haut responsable de la CENCO a lancé, sur le ton de la plaisanterie, cette expression en lingala : « Bakozela Bakolemba », que l'on peut traduire par « Ils attendront jusqu'à se fatiguer ». Une formule qui laisse entendre que les prélats réclamant une condamnation de Joseph Kabila risquent d'attendre longtemps.

Ces divergences internes prennent une dimension plus préoccupante lorsqu'elles sont mises en parallèle avec une récente rencontre organisée à Lubumbashi, en présence de Mgr Fulgence Muteba, président de la CENCO. Au cours de cette réunion, un prêtre a pris la parole immédiatement après le prélat, en annonçant : « Son Éminence, je vais dire ce que vous avez dit en d'autres mots. » L'intervention qui a suivi mérite une attention particulière. Le prêtre a présenté Joseph Kabila comme la victime d'une intolérance politique, évoquant les humiliations, les condamnations et les mesures prises contre l'ancien chef de l'État. Dans son argumentation, le ralliement de Kabila à la rébellion apparaît comme une solution de dernier recours, après que toutes les autres possibilités lui ont été fermées.

Le religieux a également opposé un Joseph Kabila présenté comme favorable au dialogue à un Félix Tshisekedi accusé de refuser cette perspective. Il est allé jusqu'à remettre en question la pertinence des appels à la non-violence tant que le pouvoir continuerait, selon ses accusations, à tuer et emprisonner ceux qui s'opposent à sa ligne politique. Ces propos, tenus publiquement en présence du président de la CENCO, soulèvent une interrogation fondamentale. Comment comprendre qu'un membre du clergé présente le recours à la rébellion comme l'aboutissement presque inévitable d'une situation d'intolérance politique, alors que l'Église affirme constamment son attachement à la paix et à la non-violence ?

La présence de Mgr Muteba ne signifie pas, à elle seule, qu'il approuve l'ensemble des propos du prêtre. Toutefois, la déclaration introductive de ce dernier, affirmant reformuler les paroles du président de la CENCO, rend nécessaire une clarification sur la position exacte de l'institution. Car le véritable débat n'est pas de savoir si Joseph Kabila a le droit de contester le pouvoir ou de dénoncer les décisions judiciaires prises contre lui. Il s'agit plutôt de déterminer si les frustrations politiques, aussi importantes soient-elles, peuvent servir de justification morale à un engagement dans une rébellion armée. La CENCO a souvent revendiqué son devoir de parler lorsque les institutions s'écartent des principes démocratiques, de la justice et du respect de la dignité humaine. Cette mission prophétique lui a valu une place importante dans la vie politique congolaise.

« Mais pourquoi cette même exigence semble-t-elle perdre de sa vigueur lorsqu'il s'agit du ralliement de Joseph Kabila à la rébellion ? »

Pourquoi certains évêques jugent-ils nécessaire de condamner ce choix tandis que d'autres considèrent qu'une telle condamnation n'est pas opportune ? La recherche du dialogue impose-t-elle de renoncer à toute appréciation morale du recours aux armes ? Ces interrogations ne remettent pas en cause la nécessité d'une solution politique à la crise congolaise. Elles interrogent plutôt la cohérence d'une institution qui se présente comme une autorité morale au-dessus des intérêts partisans.

Les informations recueillies par Cœur d’Afrique révèlent ainsi deux sensibilités au sein de l'épiscopat : l'une estime que la mission prophétique impose de dénoncer clairement le ralliement d'un ancien président à la rébellion ; l'autre considère que la priorité doit rester la promotion du dialogue, sans condamnation spécifique de Joseph Kabila.

Cette opposition ne permet pas de qualifier automatiquement les évêques favorables au dialogue de partisans de l'ancien président. Elle met néanmoins en évidence une divergence sur l'exercice de la responsabilité morale de l'Église face à la crise nationale. La CENCO peut-elle continuer à dénoncer avec vigueur les manquements du pouvoir tout en refusant de condamner les choix insurrectionnels de ses adversaires politiques ?

La mission prophétique ne saurait être une parole à géométrie variable. Si elle constitue véritablement un engagement en faveur de la justice, de la paix et de la dignité humaine, elle doit s'appliquer à tous, indépendamment des appartenances politiques et des relations personnelles. Au-delà des désaccords internes révélés par Cœur d’Afrique, une question demeure : le prophète a-t-il soudain perdu la parole, ou sa mission s'arrête-t-elle devant certains individus ?