Mais que fait-elle exactement à Harvard ? Quelle est sa spécialisation scientifique ? Et surtout, comment expliquer que plusieurs de ses analyses sur le Congo convergent régulièrement avec des arguments défendus par Kigali et le M23 ? Cœur d’Afrique a examiné son parcours, ses publications et plusieurs plateformes auxquelles elle contribue.

Harvard, oui. Mais quelle expertise ?

L’affiliation de Bojana Coulibaly à Harvard est bien réelle. L’université la présente comme African Language Program Manager. Elle a également été Postdoctoral Fellow en African Studies entre 2019 et 2021 et possède un véritable parcours universitaire. Mais sa fonction actuelle à Harvard n’est pas celle de professeure de relations internationales, de spécialiste des conflits armés ou d’experte institutionnelle des Grands Lacs. Son activité officielle concerne principalement les langues africaines.

Coulibaly possède par ailleurs des publications académiques dans les études africaines, littéraires et culturelles. La question est donc ailleurs : où se trouve une production scientifique comparable, évaluée par les pairs, consacrée spécifiquement au conflit contemporain entre la RDC, le Rwanda et le M23 ?

Nos recherches ont identifié de nombreux articles d’analyse, interviews et publications consacrés au conflit, mais pas un corpus substantiel d’articles scientifiques évalués par les pairs sur le M23, les FDLR ou les interventions rwandaises en RDC. Il faut donc éviter de confondre son incontestable affiliation à Harvard avec une validation par Harvard de ses analyses sur la guerre au Congo.

Un projet consacré à « l’idéologie génocidaire » au Nord-Kivu

Coulibaly travaille notamment sur un projet intitulé The Mechanisms of Genocide Ideology in North Kivu. Elle y défend l’idée que l’idéologie ayant conduit au génocide contre les Tutsi au Rwanda en 1994 aurait profondément pénétré certaines parties de la société congolaise après l’arrivée au Zaïre de ceux qui formeront plus tard les FDLR. Elle indique avoir effectué des recherches de terrain auprès, notamment, de réfugiés, d’anciens FDLR et de personnes ayant rejoint le M23.

C’est ici qu’une question essentielle apparaît : comment ces témoins ont-ils été sélectionnés et qui lui a permis d’y accéder ? Dans une zone contrôlée par différents groupes armés, connaître les conditions d’accès au terrain est fondamental. Lorsque certains témoignages recueillis rejoignent ensuite la justification politique du groupe armé concerné, la transparence méthodologique devient encore plus importante

Babysitting face à Bertrand Bisimwa

Le 1er janvier 2025, Al Jazeera publie sous la signature de Coulibaly une longue interview de Bertrand Bisimwa, président de la branche politique du M23. Bisimwa y présente notamment le combat du M23 comme une « guerre existentielle ».

Interroger Bisimwa n’a évidemment rien de problématique. Le problème apparaît lorsque la justification d’un acteur armé n’est pas suffisamment confrontée aux éléments indépendamment documentés sur ses activités.

Les autorités américaines considèrent le M23 comme un groupe soutenu par le Rwanda. En mars 2026, Washington est allé jusqu’à sanctionner directement les Forces de défense rwandaises et plusieurs hauts responsables, accusant l’armée rwandaise d’avoir soutenu, entraîné et combattu aux côtés du M23.

Les États-Unis avaient déjà sanctionné Bertrand Bisimwa, Corneille Nangaa et l’Alliance Fleuve Congo. Washington affirme également que le soutien rwandais au M23 a facilité son accès à des zones minières congolaises et que l’exploitation de ces ressources contribue au financement de la rébellion.

FDLR contre M23 : le faux choix

L’un des points centraux du discours de Coulibaly concerne les FDLR et la menace qu’ils représentent. Une menace que Kigali lui-même avait pourtant qualifiée de résiduelle il y a quelques années par la voix de son ambassadeur à Kinshasa.

Partons néanmoins du constat que les FDLR sont effectivement responsables de graves violences dans l’est du Congo et que leur neutralisation constitue donc une exigence légitime. Reconnaître cette réalité ne revient cependant pas à légitimer le M23 ou l’intervention rwandaise.

Washington l’a parfaitement illustré en juin 2026 en sanctionnant simultanément un responsable des FDLR et un responsable du M23. On peut donc reconnaître les crimes et la menace représentée par les FDLR tout en reconnaissant le soutien militaire rwandais au M23. Les deux réalités ne s’annulent pas.

Quand les sources contradictoires deviennent problématiques

Un autre élément revient régulièrement dans les publications de Coulibaly. Sur Conspiracy Tracker Great Lakes (CTGL), elle a contesté la crédibilité ou le traitement du conflit par plusieurs institutions et médias, notamment le Groupe d’experts des Nations unies, Amnesty International et Radio Okapi.

Critiquer ces organisations est parfaitement légitime. Mais lorsque les sources qui documentent les abus du M23 ou le rôle du Rwanda sont régulièrement contestées, une question apparaît : quelles preuves pourraient réellement conduire la chercheuse à remettre en cause sa propre lecture du conflit ?

La recherche scientifique ne consiste pas seulement à accumuler des éléments confirmant une hypothèse. Elle doit également confronter cette hypothèse aux éléments susceptibles de la contredire.

Une convergence visible avec certains récits de Kigali

Dans ses différentes interventions apparaissent plusieurs thèmes récurrents : centralité de la menace FDLR, protection des Tutsi congolais, diffusion supposée d’une idéologie génocidaire en RDC, critique de certaines institutions internationales et relativisation de la responsabilité rwandaise dans l’escalade du conflit.

Dans Pan African Review, elle a notamment critiqué la MONUSCO dans Operation SPRINGBOK. En mars 2026, elle s’est attaquée aux sanctions américaines contre le Rwanda dans Sanctioning Survival: Why U.S. Policy in the Great Lakes Mirrors Old Colonial Faults.

En juillet, dans The War That Was Avoidable: How Rwanda-DRC Cooperation Threatened Old Interests, elle avance que le rapprochement entre Félix Tshisekedi et Paul Kagame aurait menacé certains intérêts anciens, notamment occidentaux, avant la détérioration des relations entre les deux pays.

Cette hypothèse peut être discutée. Mais elle nécessite des preuves permettant d’identifier précisément ces intérêts, les acteurs concernés et, surtout, le mécanisme reliant ces intérêts à la reprise du conflit.

Conspiracy Tracker Great Lakes : qui finance ?

Coulibaly contribue également à Conspiracy Tracker Great Lakes, aux côtés notamment de Jessica Mwiza et Alex Mvuka. La plateforme affirme se consacrer à la désinformation, aux discours de haine et aux récits liés aux Grands Lacs. Plusieurs de ses publications sont particulièrement critiques envers les discours congolais sur le Rwanda et envers certaines personnalités ou institutions qui accusent Kigali. Cela ne prouve aucunement que CTGL soit contrôlé ou financé par le Rwanda. Mais une question demeure : qui finance cette organisation ?

Les pages publiques du CTGL que nous avons examinées présentent ses objectifs et ses collaborateurs. Nous n’y avons cependant pas identifié de présentation détaillée de ses principaux bailleurs et financements. Pour une organisation qui entend vérifier la crédibilité des récits des autres, rendre facilement vérifiables ses propres sources de financement renforcerait sa crédibilité.

Au terme de cette enquête, plusieurs choses peuvent être dites clairement. Bojana Coulibaly possède un véritable parcours universitaire et son affiliation à Harvard est incontestable. Mais sa fonction actuelle à Harvard concerne les langues africaines. Son importante activité publique sur le conflit RDC-Rwanda-M23 constitue un champ d’intervention différent.

Ses publications sur le conflit présentent par ailleurs des convergences répétées avec plusieurs arguments défendus par Kigali et le M23, particulièrement concernant les FDLR, les Tutsi congolais et l’interprétation des causes de la résurgence du M23. Elle conteste également plusieurs institutions lorsque leurs conclusions mettent fortement en cause Kigali ou le mouvement rebelle.

Cette convergence devient d’autant plus intéressante à examiner à la lumière des récentes révélations sur les opérations d’influence numérique du gouvernement rwandais.

Une enquête récente des journalistes Michela Wrong et James Okong’o affirme avoir documenté, à partir notamment d’un fichier de suivi accidentellement accessible, l’existence d’un dispositif financé par l’Office of the Government Spokesperson, dirigé par Yolande Makolo. Selon les journalistes, des comptes étaient financés dans le cadre de campagnes numériques visant notamment à défendre les positions rwandaises et à s’en prendre à certains contradicteurs de Kigali.

Cette enquête apporte un élément important au débat sur la guerre informationnelle autour du conflit congolais. Elle ne démontre cependant pas que Bojana Coulibaly ou les organisations auxquelles elle contribue font partie du dispositif identifié par les journalistes. Faire ce rapprochement nécessiterait des éléments supplémentaires.

La question adressée à Bojana Coulibaly est donc moins celle d’une allégeance que celle de la transparence de son expertise : qui finance ses recherches de terrain ? Qui facilite son accès aux zones de conflit ? Comment sélectionne-t-elle ses témoins ? Comment vérifie-t-elle leurs récits ? Et comment explique-t-elle la convergence répétée entre certaines de ses conclusions et des arguments défendus par Kigali et le M23 ?

Ces questions méritent des réponses, d’autant plus que la chercheuse intervient dans un environnement où les opérations organisées d’influence et de construction du récit ne relèvent plus uniquement de la spéculation.

Dans une guerre où la bataille de l’information est devenue presque aussi importante que celle du terrain, une affiliation prestigieuse ne peut remplacer la transparence méthodologique. Et la suspicion, de son côté, ne peut remplacer la preuve.