Péan mettait notamment en avant le rôle du président ougandais Yoweri Museveni, allié de longue date du FPR. Dans cette version des faits, de longues discussions à Dar es Salaam auraient retardé le retour d’Habyarimana à Kigali, l’obligeant à voyager de nuit jusqu’au moment où son avion a été abattu. Pour l’auteur, cet épisode ne pouvait être isolé : il s’inscrivait dans un jeu régional complexe, où s’entremêlaient rivalités géopolitiques, réseaux militaires et appuis extérieurs.

Il pointait aussi l’attitude de certaines capitales occidentales après 1994. Paris, Washington et d’autres puissances auraient, selon lui, entériné une version où le génocide rwandais est présenté presque exclusivement comme le génocide des Tutsi. Dans cette grille de lecture, les responsabilités prêtées au FPR et à Paul Kagame dans les violences régionales n’auraient jamais fait l’objet d’un examen ouvert au niveau international. Cette interprétation reste très contestée, tant par Kigali que par une grande partie des chercheurs et des organisations internationales.

Les défenseurs de cette analyse estiment toutefois que l’absence de débat public a contribué à créer une forme d’impunité régionale. Ils avancent que le prestige diplomatique acquis par Kigali après 1994, renforcé par le soutien occidental, aurait renforcé chez le régime rwandais la conviction qu’il pouvait intervenir militairement dans l’Est de la RDC sans en payer le prix politique. De la première guerre du Congo aux crises actuelles liées au M23, plusieurs voix en Afrique centrale dénoncent ce qu’elles perçoivent comme une tolérance internationale face aux violences répétées en territoire congolais.

Trente ans après le génocide rwandais et les guerres qui ont suivi dans les Grands Lacs, les récits demeurent irréconciliables. Entre mémoire, justice, géopolitique et intérêts stratégiques, le débat dépasse désormais le seul cas rwandais. Il pose une question plus large : comment se construit l’histoire officielle, comment se défend-elle, et de quelle manière continue-t-elle d’influer sur les équilibres politiques et militaires en Afrique centrale ?