Dans le même temps, sur son propre sol, les Africains noirs – souvent réfugiés ou demandeurs d’asile – sont régulièrement désignés comme responsables du chômage, de l’insécurité et de la dégradation des services publics. L’accusation ne tient pas face aux chiffres : le chômage frôle les 30 % en Afrique du Sud, alors que la population immigrée représente moins de 5 % du total.

Malgré cela, les agressions, intimidations et pillages visant des étrangers africains se multiplient, portés par des mouvements anti-immigrants de plus en plus audibles et visibles.

Cette contradiction n’est plus tenable. L’Afrique du Sud ne prospère pas en vase clos. Elle vit aussi du continent. Des milliers de Sud-Africains travaillent dans les mines, l’industrie, la banque et les télécoms partout en Afrique. Dans les villes minières congolaises, les expatriés sud-africains font partie du paysage depuis des années. Les groupes industriels du pays fournissent équipements, acier, services techniques et logistique aux plus grands projets miniers. BSi Steel équipe massivement l’industrie minière d’Afrique centrale, dont plusieurs acteurs en RDC. Metorex exploite le cuivre et le cobalt en RDC et en Zambie. G4S, Anglo American, Sasol, Woolworths, Shoprite et d’autres firmes sud-africaines de services, de sécurité et d’ingénierie gravitent autour des grands chantiers miniers du continent.

Le secteur des télécoms illustre cette dépendance. Une part majeure des revenus de MTN provient de l’extérieur de l’Afrique du Sud. Vodacom est solidement implanté dans plusieurs pays, notamment en RDC où il figure parmi les premiers opérateurs. MultiChoice, via DSTV, tire des revenus considérables des abonnés africains. Même dans la logistique et les infrastructures, l’empreinte sud-africaine reste forte : Grindrod intervient sur les corridors reliant ports, mines et zones industrielles.

En clair, l’économie sud-africaine profite largement de l’ouverture africaine. Pourtant, alors que ses entreprises circulent librement, certains Africains vivant en Afrique du Sud sont érigés en boucs émissaires d’une crise dont ils ne portent pas la responsabilité.

Ce qui frappe, c’est le silence qui entoure cette incohérence. Les marches anti-immigrants, les slogans nationalistes et les discours populistes occupent l’espace médiatique. Certains médias couvrent même des interrogatoires illégaux menés par ces groupes contre des migrants terrorisés, à qui l’on refuse parfois des documents pourtant délivrés par le Home Affairs. Des responsables politiques reprennent, à peine reformulés, ces mêmes discours à des fins électorales. Mais rares sont ceux qui posent la question qui dérange : que se passerait-il si le reste du continent appliquait la réciprocité ?

Que deviendrait l’économie sud-africaine si plusieurs États augmentaient légèrement les taxes sur ses produits ? Si l’accès aux marchés publics se resserrait pour ses groupes ? Si les licences minières, les contrats télécoms et les autorisations commerciales privilégiaient davantage les acteurs nationaux ? Poser l’hypothèse suffit à révéler l’étendue de la dépendance sud-africaine au continent.

Il ne s’agit pas d’appeler au boycott ou à la confrontation économique. Ce serait une impasse pour l’Afrique entière. L’intégration continentale reste vitale. Mais cette réalité impose un constat : l’Afrique du Sud ne peut pas indéfiniment défendre une Afrique ouverte pour ses entreprises tout en tolérant une hostilité croissante envers les Africains eux-mêmes.

Au-delà des slogans, la question devient morale et politique. Quel message envoie-t-on quand des entreprises sud-africaines prospèrent à Lubumbashi, Kolwezi ou Lusaka, pendant que des commerçants congolais, zimbabwéens ou somaliens sont traités en intrus à Johannesburg ou Durban ?

L’Afrique du Sud a longtemps bénéficié de la solidarité africaine durant la lutte contre l’apartheid. Des milliers d’Africains l’ont soutenue politiquement, diplomatiquement et économiquement. Aujourd’hui, beaucoup observent avec inquiétude un pays qui semble oublier cette mémoire collective. Une puissance continentale ne se mesure pas seulement à la taille de ses banques et de ses entreprises. Elle se mesure à sa capacité à traiter les autres Africains avec dignité.