D'après Radio Okapi, le courant électrique ne revenait plus dans le quartier que deux jours par semaine. La situation durait depuis plus d'un mois. Un commerçant expliquait à la radio qu'il ne pouvait plus conserver certains aliments. La radio notait la forte baisse des revenus des commerçantes et des commerçants qui vivent de produits frais. Un agent de la SNEL attribuait les pannes à un câble qui dessert plusieurs cabines à la fois, là il où il devrait en alimenter qu’une.

Les jours sans courant, Grâce brade son mpiodi dès midi car non conservé, il va devenir vite invendable. Le soir, elle jette ce qui reste. Un philosophe y verrait une question ontologique, puisque le froid décide si son stock reste une marchandise ou une perte. Le groupe Kin'Gongolo Kiniata a sorti en avril 2025 son premier album, Kiniata. Il comporte le morceau « Kingongolo », qui évoque les vendeurs ambulants des années 2000 qui parcouraient les quartiers avec de l'huile servant à s'éclairer. Vingt ans plus tard, dans certains foyers, les lampes solaires ont remplacé l'huile. Mais le froid manque toujours.

La recherche congolaise a travaillé sur ce que coûte un courant intermittent. Patrick Kankonde de la Faculté polytechnique de l'Université de Kinshasa et Pitshou Bokoro, de l'Université de Johannesburg ont interrogé 385 ménages kinois (Kankonde et Bokoro, 2025). Ces ménages donnaient en moyenne 5 sur 10 à la qualité de leur courant. Les deux chercheurs ont relié cette note aux branchements illicites. Chaque point gagné réduisait d'environ un tiers les chances d'un tel branchement. Moins de fraude laisse plus d'argent pour entretenir et étendre le réseau du pays.

Un congélateur par boutique coûte cher et ne rend pas le service nécessaire s’il est victime d’une forte quantité de coupures, sans avoir de possibilité de solution secondaire solide en cas de défection. Passer à une chambre froide partagée peut être une solution. Chaque vendeuse ou vendeur y loue une place à la journée et ne paie que ce qu'elle ou il stocke. Le mpiodi de Grâce y dormirait au froid entre deux ventes. La productrice de légumes y attendrait un meilleur prix au lieu de brader sa récolte. Une chambre froide c’est du temps gagné et des pertes d’évitées
À Kinsuka-Pêcheur, une coopérative de vendeuses et de vendeurs pourrait porter l'équipement. Elle choisirait une gérante ou un gérant pour tenir le registre des caisses et encaisser les locations. Le prix de la place devrait rester sous la valeur de la marchandise sauvée, sinon personne ne viendrait stocker. Des panneaux solaires sur le toit la garderaient en marche les jours de coupure. Pour la SNEL, la chambre froide représenterait un seul abonné, facile à raccorder et à facturer.

Le Nigeria a déjà essayé ce modèle. Nnaemeka Ikegwuonu y a fondé l'entreprise ColdHubs, qui installe des chambres froides solaires et collectifs dans les marchés. Il en décrivait le fonctionnement en 2018 dans un billet de l'Institut international de recherche sur les politiques alimentaires (IFPRI). Les usagères et les usagers payaient alors environ 100 nairas par caisse et par jour. Cela représentait environ 1 100 francs congolais. Selon le fondateur, le froid gardait les produits frais 21 jours au lieu de 2. Il affirmait aussi que les revenus mensuels de plus de 300 usagères et usagers avaient presque doublé. Deux femmes géraient chaque chambre froide.

À Goma, une étude compare le réseau public et un mini-réseau solaire (Thompson et al., 2024). Pour les petites entreprises, le solaire permettait plus d'heures de courant et moins de coupures, mais coûtait plus cher. Sa tension restait aussi forte et régulière, un atout pour le compresseur d'une chambre froide. Les auteurs y voient une solution viable pour les petites entreprises des villes africaines.

Le droit congolais offre un appui solide. L'article 48 de la Constitution garantit aux Congolaises et aux Congolais le droit d'accès à l'énergie électrique. Le texte confie aussi aux provinces de larges compétences sur l'énergie. Je l'ai rappelé en juin 2026 dans une note pour la Fondation Jean-Jaurès. L'article 204 leur réserve l'exploitation des sources d'énergie non nucléaire, le solaire compris. Kinshasa, qui jouit du statut de province, peut donc soutenir une chambre froide solaire de marché. Elle peut le faire avec la SNEL, la commune de Ngaliema et les associations de commerçantes et commerçants.

Dans ces colonnes, Pierre Kabongu a raconté une signature du 7 octobre 2026. Ce jour-là, la RDC et la FAO ont scellé leur Cadre de programmation pays 2025-2029. Cette feuille de route veut réduire la dépendance du pays aux importations alimentaires. Une chambre froide de quartier sert exactement cette ambition, à petite échelle. Pour Grâce Mbuyi, le progrès tiendra dans un geste simple. Elle sortira le soir un mpiodi aussi froid et vendable qu'au matin.

Romain Blachier est expert associé énergie et Afrique à la Fondation Jean Jaurès. Il est aussi consultant, enseignant en sciences politiques et professionnel de l’énergie renouvelable.